Un roman spirituel, historique et agréable à lire, relatant la vie de Nostradamus, le célèbre prophète du 16è siècle.
Après une enfance heureuse, Michel de Nostredame, jeune médecin, combat victorieusement la peste lors de la dernière moitié de cette sombre période
qu'était le Moyen-Âge. Mais une effroyable catastrophe s'abat sur sa famille et détruit complètement sa vie...
Claire Hiron
Maria-Bonita Kapitany
Jack van Mildert
Liesbeth Gijsbers
Moene Seuntjens
Marleen van Haeren
Ria Adriaensen
Els Pellis
Guus Janssens
Ronald Mengerink
Arthur Hendriks
- Brrr… Qu'est-ce qu'il fait froid ici !
- Arrête de te plaindre, Mercure ; il ne reste que trente-et-un jours avant ta rotation.
- Qui est là ?
- C'est moi, Hermès, ton Toi Supérieur.
- Hermès, tu tombes bien, parce que ces ennuyeuses rotations autour de mon orbite me rendent complètement fou.
- Eh bien, laisse-moi t'annoncer que Zeus a décidé de te libérer de tes fonctions. Il ne te reste plus qu'à être de chair pour un bref moment avant de te mettre à briller.
- Et comment tu sais tout ça ?
- Je suis le plus rapide de toute la Voie Lactée, et j'ai tendance à dresser l'oreille, si tu vois ce que je veux dire. En plus, c'est mon travail de transmettre les messages.
- Combien de temps il me reste ?
- Jusqu'à ce que tu t'alignes avec le Soleil et la Terre, il te reste donc peu de temps.
- Bon, au moins, ça me changera de mon statut de planète morte. Mes seules distractions jusqu'à présent se sont limitées aux ondes de choc et aux bains de soleil.
- Tu pourrais peut être bientôt regretter cette existence paisible, mon frère matériel, mais je t'en prie, sois encore un peu patient.
Un mois plus tard, une naissance extraordinaire bouleversa la planète Terre. Une personne aux dons prophétiques sans précédent était née. La naissance de l'astrologue a eu lieu au tout début de la Renaissance, dans la ville de Saint-Remy-de-Provence, en France. C'est dans une magnifique demeure située derrière les halles, où les marchands vendaient leurs articles à la criée depuis déjà un bon moment, que les contractions ont commencé. Malgré le soin que Reynière de Nostredame avait pris en calculant la date de l'accouchement, le début du travail l'a tout de même pris par surprise. Le petit avait probablement pris une légère avance afin de naître en totale adéquation par rapport à la position optimale des planètes. La barrière de mucus remarquablement épaisse qui bloque le col de l'utérus durant la grossesse venait d'être libérée, signe indiquant que la grossesse approchait de son terme. Reynière a perdu un peu de sang et a réclamé la présence de son père, Jean de Saint Remy ; ce dernier était médecin de la Cour du Bon Roi René, l'ancien comte de Provence. La future mère était donc étendue sur le lit, en nage, lorsque son mari, Jacques, qui s'était élevé au statut de notaire public, accompagné du père de Reynière, est entré en trombe dans la pièce. Les contractions étaient à présent très rapprochées et se faisaient de plus en plus douloureuses jusqu'à ce que, atteignant leur apogée, elles cessent soudain. Le père de Reynière, soucieux, tâta le ventre de sa fille d'un geste professionnel. Soulagé, le médecin déclara que l'enfant à naître bougeait encore et que le liquide amniotique s'écoulait normalement. Les contractions revinrent à un rythme régulier et les membranes se rompirent : le travail commençait vraiment. Doucement mais sûrement, le corps de Reynière ouvrait une voie pour l'arrivée du bébé. Le col, fermé lors de la grossesse, commençait progressivement à se dilater. Le curieux petit arrivant se démenait comme si sa vie en dépendait. La phase de l'expulsion fut éprouvante et le travail n'aura pas duré moins que dix heures. Finalement, la petite tête émergea ; ses yeux, grands-ouverts, analysant déjà le monde avec circonspection. Jean et Jacques, émerveillés, se regardèrent avec une joie immense. Puis, ce furent les épaules qui apparurent, laissant ensuite place au reste du corps.
- Michel ! s'exclama sa mère en accueillant fièrement son petit garçon, encore tout humide. Jean se saisit précautionneusement du bébé légèrement souillé, qui était encore attaché au cordon ombilical, et le déposa sur le ventre de sa mère. L'enfant était né coiffé (avec les membranes enveloppant la tête du nouveau-né, signe de clairvoyance). Michel de Nostredame vint au monde à midi précises le 14 décembre de l'année 1503, au son retentissant des cloches de Saint Remy. Les parents du nouveau-né étaient transportés de bonheur à la vue de leur premier enfant, qui, en tant que Catholique, promettait d'avoir un avenir sûr. Jacques et Reynière provenaient tous deux d'anciennes lignées de Juifs, mais quelques années auparavant, tous les Juifs avaient été forcés, sous menace de mort, de se convertir au Catholicisme. Toutefois, sur la table était encore posée une menora, qui symbolisait pour les Juifs la fête des lumières, Hanoucca, que l'on célébrait ce mois-ci. Ces vacances spéciales étaient l'occasion d'honorer secrètement la tradition, et Jacques lisait régulièrement le Talmud. Cette fois, il s'adressa solennellement à son fils et, entouré de toute la famille, lui raconta que le Talmud révélait le miracle de Hanoucca. Michel, délicatement emmailloté, n'était entouré que de sons rassurants et paternels.
Plus tard, lorsque l'enfant commença à découvrir le monde, d'abord à quatre pattes, puis bientôt campé sur ses deux jambes, il se révéla être un petit garçon très curieux. Chaque objet qui se trouvait sur son chemin devait être soumis à une analyse minutieuse. Il s'attaquait allégrement à chaque visiteur et appréciait particulièrement de jouer avec leurs cheveux. Ses frontières s'élargirent rapidement au monde extérieur, où les enfants de son âge lui étaient inconnus. Pour lui, ces galopins qui jouaient ne faisaient que tourniquer, sans but apparent. Un jour, il réussit à éteindre un feu dans la cheminée avec de l'eau et resta assis là, face aux nuages de vapeur, fasciné. C'est lors de sa première visite au marché que son don fut mis à jour. La petite famille circulait le long des stands de marchandises et, à cause de sa petite taille, Michel s'amusait avec ce qui se cachait sous les tables en bois : abats de poissons, fruits pourris, déchets souillés et ensanglantés, sacs de jute déchirés, un occasionnel rat en train de ronger quelque chose, et un nombre incalculable de pieds traînants. Sa mère ne le quittait pas des yeux. La famille de Nostredame s'arrêta finalement à un stand de verreries et décida d'acheter quelque chose de joli pour les vacances. Lors du siècle précédent, on ne pouvait voir de verres à boire que chez les gens appartenant à l'élite de la société, mais aujourd'hui, les verres étaient produits à une plus grande échelle, ce qui les rendait plus abordables. Le marchand, entreprenant, s'empara vivement de la coupe la plus fragile et la mit entre ses dents, afin d'impressionner la jeune mère.
- Vous savez Madame, la vaisselle en poterie, en bois et en fer-blanc est pratique, mais pas du tout esthétique. Par contre, la vaisselle en verre fait fureur en ce moment.
Reynière l'écoutait avec bonne humeur, tout en gardant son enfant près d'elle.
- Nous vendons plusieurs modèles de coupes en verre, poursuivit-il. Regardez par exemple ces magnifiques coupes à tige creuse, à la forme évasée, ou alors ces verres-calices bas, à tige haute et élégante. Derrière ces modèles, nous avons des coupes à forme cylindrique, décorées de pois.
- Et ceux-là, de quel type de verres s'agit-il ? demanda-t-elle.
- Ceux-là, ce sont des Berkenmeier, Madame, des verres à coupe évasée et au pied entouré d'anneaux délicatement striés.
Le marchand, pressentant que la famille avait de l'argent à dépenser, se mit à sortir tous les articles de sa vitrine. Jacques manifesta sa préférence pour les modèles décorés de stries.
- Les verres striés sont très appréciés, répéta promptement le vendeur, tout comme les coupes basses, les Krautstrunk et les Berkenmeier, évidemment.
- à quoi servent ces stries ? s'enquit Reynière.
- Les stries ou les pois permettent une meilleure prise du verre.
- Et quels sont ceux que vous vendez le plus ? demanda son mari.
- Les verres à boire partent plutôt bien. Mais les récipients et les accessoires de déversement, comme les bouteilles, sont très chers.
Le spécialiste était apparemment la seule personne de la région qui possédait une telle collection de verrerie, et il entreprit de sortir sa plus belle bouteille. La famille était littéralement en extase devant ses produits et Jacques demanda au marchand s'il pouvait regarder la bouteille de plus près. Le petit Michel, qui avait été très sage jusqu'à présent, observait tranquillement les cartons à moitié remplis rangés sous la table. Au-dessus, Jacques se saisit maladroitement de l'œuvre d'art, qui glissa immédiatement de ses doigts. Cependant, le fracas du verre brisé auquel tout le monde s'attendait ne retentit pas, et, déconcertés, les parents baissèrent la tête. Là, leur fils avait nonchalamment rattrapé la précieuse bouteille dans sa chute. Puis, il porta le joyau miraculé à ses lèvres, avant que le marchand ne s'empresse de l'arracher de ses petites mains. Après maintes excuses, la famille, désappointée, se remit en route vers la maison, les mains vides. Une fois arrivés, le père, qui en avait été quitte pour une simple frayeur, couvrit son fils d'éloges.
Ses parents confièrent l'éducation du petit à son grand-père. En compagnie de Jean l'érudit, il était entre de bonnes mains. L'ancien médecin de la Cour et astrologue enseigna non seulement les mathématiques à son petit-fils, mais aussi le grec ancien, le latin et l'hébreux, et également les bases de l'astrologie. Jean l'emmenait souvent hors du village le soir, où ils s'allongeaient dans les champs tous les deux et regardaient les étoiles. C'est là où il lui expliqua que le ciel du Nord était plus facilement observable en hiver, et le ciel du Sud, en été, et que les constellations d'hiver, telles que Canis Major et Canis Minoris, pouvaient être aisément trouvées si l'on se guidait de l'étoile Orion.
- Quand je serai grand, moi aussi je serai une étoile, disait son petit-fils.
- C'est drôle que tu dises ça ; justement, j'étais en train de penser à l'histoire de celui qui, un jour, fut puni et qui fut transformé en étoile. C'est l'histoire d'Orion, qui poursuivait ses sept sœurs, les Pléiades. Celles-ci se sentirent menacées par cette poursuite et ont lancé un appel à l'aide, ce qui a fait venir la déesse de la chasse à leur secours, et elle tua leur frère avec l'une de ses flèches. C'est alors qu'Orion fut envoyé au ciel et transformé en étoile. Toutefois, j'ignore si c'est possible pour les personnes faites de chair et d'os, Michel. à moins que, oui, je viens de me souvenir qu'ils en parlent dans les vieilles écritures. Alors, qui sait ? à ce propos, les Pléiades sont visibles à l'œil nu. Regarde, elles sont juste là…
Et Jean tendait son bras vers le ciel sombre.
- On dirait que ces étoiles-là se touchent, fit remarquer le garçon.
- Oui, on dirait. Mais en réalité, elles sont très éloignées les unes des autres, répondit son grand-père.
à l'arrivée du printemps, Grand-papa montra à Michel les étoiles Arcturus, Régulus et la scintillante Spica, les étoiles les plus brillantes du ciel de printemps et qui, ensemble, formaient le Triangle du Printemps. Cet été-là, les étoiles n'étaient pas vraiment visibles et ce n'est pas avant l'automne que son grand-père put lui montrer Pégase, le cheval ailé, qui est souvent difficile à trouver car il apparaît la tête en bas. C'est grâce à ces petites excursions que Michel appris à connaître les constellations, et ceci sous les réprimandes de ses parents, qui se plaignaient de voir leur fils et son grand-père rentrer si tard à la maison.
Par un soir clair, alors que Jean avait de nouveau emmené son petit-fils se promener, le temps se mit à changer et s'assombrit brusquement. Aucun corps céleste n'était visible et Michel se répandit en jurons contre ces nuages sombres qui s'amoncelaient. Cette nuit-là, le petit fripon se tournait et se retournait dans son lit, lequel était séparé des autres chambres par de longs rideaux. Il était toujours en colère et déçu et ne parvenait pas à trouver le sommeil lorsque, soudain, les volets s'ouvrirent et une effroyable tornade le tira du lit. Il s'agrippa alors au rebord de la fenêtre, avec son petit corps qui se balançait dehors. Reynière, réveillée par l'instinct maternel, secoua son mari pour qu'il se lève et, tous deux, ils coururent vers l'enfant qui se trouvait en danger de mort. Ensemble, ils tirèrent le petit à l'intérieur de la chambre et fermèrent hermétiquement la fenêtre. Sans vraiment réaliser ce qui s'était passé, ils retournèrent se coucher lorsque, peu de temps après, la fenêtre s'ouvrit de nouveau. Encore une fois, un tourbillon déchaîné dirigea son énergie vers l'enfant prodige, mais ses parents furent dans la chambre en une fraction de seconde et empêchèrent la catastrophe avant que leur fils ne soit aspiré à l'extérieur. Ils condamnèrent les volets à l'aide de clous. Leur fils n'oublierait jamais la leçon. Il se promit de ne plus jamais jurer après quelque personne ou quelque objet que ce soit.
Un beau jour, un message fut envoyé à la petite famille de la part de Pierre de Nostredame, le grand-père paternel de Michel. Pierre et sa femme vivaient à Grasse et invitaient la famille à venir passer quelques jours chez eux. Pierre avait également été médecin de la Cour, au service du fils du Bon Roi René. Après que son patient ait été tué à Barcelone, Pierre s'était établi dans la ville du parfum, qui était en plein essor. Jacques et Reynière acceptèrent donc l'invitation. Ils eurent beaucoup de préparatifs à faire pour le voyage, car la route jusqu'à Grasse était longue et qu'ils avaient eu quatre enfants de plus au fil des années ; tous des garçons. La famille s'agrandissait considérablement. Quelques semaines plus tard, ils étaient enfin prêts et rejoignirent la voiture qu'ils avaient louée, tirée par des chevaux. Tous grimpèrent dans la voiture : le père, la mère et trois de leurs enfants ; Jean étant resté à la maison pour s'occuper des plus petits. Après quelques jours de voyage, ils atteignirent la ville de Cannes, depuis laquelle ils empruntèrent un chemin dans les terres qui les menait à Grasse. Le paysage, qui était entouré de collines luxuriantes recouvertes d'arbres, les incita à faire un arrêt. Ils auraient mieux fait de continuer leur route, car, à peine eurent-ils posés pied à terre que le petit Hector se volatilisa et il ne fallut pas moins de trois heures pour le retrouver, caché dans la crevasse d'un rocher. Et je vous laisse deviner qui l'a retrouvé. Michel, évidemment ! Hector se fit tirer les oreilles et ils purent poursuivre leur chemin. Derrière eux, ils pouvaient de temps en temps apercevoir la mer Méditerranée. Les fleurs en éclosion étaient plutôt rares dans cette région réputée pour ses parfums. L'été touchait à sa fin et les abeilles étaient à la recherche des dernières gouttes de miel de la saison. Finalement, ils purent apercevoir Grasse, nichée contre la pente d'une montagne et encadrée de champs qui ne seraient en fleurs qu'au printemps prochain. Lorsqu'ils pénétrèrent dans l'opulente ville marchande, les garçons étaient très agités par tout ce qu'ils avaient sous les yeux. On pouvait voir toutes sortes de tanneries, lesquelles, leur expliqua leur père, répandaient encore récemment des odeurs nauséabondes dans toute la ville. Il leur raconta que, afin de chasser l'odeur pénétrante du cuir, les Grassois eurent l'idée de saturer le cuir d'une mixture faite de graisses animales et de fleurs. Nécessité est mère d'invention et, grâce à cette méthode, les sacs, les ceintures et les gants parfumés devinrent des articles très en vogue. La voiture bringuebalante poursuivit laborieusement son chemin, passa devant les nombreuses boutiques de cuir qui exposaient leurs marchandises et ils arrivèrent finalement à la Place aux Aires, où vivaient les grands parents. Bertrand, pris d'une brusque effervescence, ouvrit à la volée les portes de la voiture afin de sortir le plus vite possible et commença à faire l'imbécile, mais son père l'interrompit.
- Pour commencer, tu vas dire bonjour à tes grands parents, jeune homme, dit-il. Pendant ce temps, Pierre, qui était arrivé à leur rencontre, commença immédiatement à s'occuper de leurs valises. Malgré son grand âge, il était très vigoureux et travaillait toujours pour la confrérie des médecins. Après avoir embrassé leur grand-père, les trois frères se mirent allégrement à brûler le pavé dans la ville certes inconnue mais ô combien séduisante.
- Laisse-les s'amuser un peu, dit Reynière, lassée, à son mari, ça nous permettra de décharger nos bagages en paix. Pendant ce temps, les enfants défilaient devant les boutiques de parfums, les chaudières à savon, les distilleries et autres commerces. Grasse était une ville particulièrement éblouissante, mais également très sale, et les égouts à ciel ouvert pouvaient à peine contenir les montagnes de déchets. Malgré cela, les rues étaient parfumées d'une odeur exquise. Partout, on pouvait voir des cageots, des besaces et des ballots remplis d'eau de fleur, d'huiles, de vin, de savons à la lavande, de plantes aromatiques et de cuir parfumé. Michel, qui avait alors onze ans, se sentait plongé dans un paradis virtuel plein de délices pour les sens et tomba bientôt sous le charme d'un parfum particulier qui le conduisit dans une allée.
- Où tu vas ? s'exclamèrent Bertrand et Hector avec étonnement. Mais Michel ne leur répondit pas et s'engagea dans l'étroite ruelle en direction d'une porte cintrée qui menait hors de la ville. Il s'arrêta un moment sous la voûte en pierre, puis ferma les yeux et renifla les odeurs. Ici, elles étaient à leur comble. Il huma profondément ce parfum singulier, à la fois doux et opaque. Quelques minutes plus tard, satisfait, il retrouva ses frères qui jouaient dans un parc. Les journées s'égrenèrent dans cette ville extraordinaire, jusqu'à ce que le jour que tous avaient tant attendu arrive enfin : la visite d'une parfumerie très réputée. Le grand-père connaissait bien Amalfi, la propriétaire de l'usine, qui était l'une de ses amies et qui avait promis à Pierre qu'elle permettrait à sa petite famille de visiter son établissement. Ce matin-là, ils se mêlèrent aux acheteurs potentiels qui étaient venus en masse des quatre coins de la planète et Amalfi leur offrit une visite guidée en personne. Les éminents observateurs purent voir le spectacle d'Hector fouillant dans son nez avec minutie, aussitôt réprimandé par son père. Pendant ce temps, Amalfi leur fit un exposé complet sur sa fameuse ligne de parfums.
- Ces fioles azurées contiennent plusieurs variétés d'eaux de toilette et de parfums soliflores pour les femmes.
Après son introduction, le groupe se dirigea d'un pas traînant vers la table suivante, tandis que Bertrand commençait à son tour à faire des bêtises et essayait d'ouvrir les fioles en cachette.
- Ne touche pas à ça, Bertrand, le prévint son père. Heureusement, ce petit manège passa inaperçu vis-à-vis de Madame Amalfi, qui poursuivit : Les parfums soliflores sont des eaux parfumées composées d'un seul type de fleurs, de plantes ou de fruits. Après une énumération élaborée des différents mélanges, les invités la suivirent dans une autre pièce, où se trouvaient les ingénieux appareils.
- Voici nos alambics à distillation. La méthode de distillation fut mise au point par les Arabes. Tout en écoutant attentivement, Michel et son grand-père entendirent Hector se plaindre auprès de sa mère qu'il avait besoin d'aller au petit coin. Ces jérémiades perturbèrent le récit de la propriétaire de l'usine, qui se mit à tousser frénétiquement.
- D'accord, vas-y vite, mais en silence ! lui intima sa mère.
- Le jasmin est une fleur qui provient de l'Inde et qui fut récemment importée à Grasse par les marins espagnols, qui passèrent par l'Afrique du Nord. Maître Gantier a réussi à s'en attribuer le monopole, continuait la dame.
- On pourrait en profiter pour acheter du parfum, murmura Reynière à l'oreille de son mari. Jacques acquiesça distraitement, tout occupé qu'il était à surveiller les petits. Par chance, ils musardaient auprès de Pierre et se tenaient correctement pour le moment. Leur père parvint même à entendre la fin de l'histoire.
- Lorsque je compare cette fleur au jasmin que l'on trouve à l'étranger, je remarque toujours que le jasmin Grassois a plus de relief, plus de volume. Oh, je pourrais vous en raconter tellement plus sur notre parfumerie, mais il est temps de conclure notre visite. Avez-vous des questions à poser ou des commentaires à faire ?
D'une façon inattendue, Michel s'avança avec panache et demanda s'il pouvait dire quelques mots. Son père commençait à sentir venir la migraine à cause des frasques de ses cadets, tandis que Mme Amalfi, charmée par cette requête enfantine, donna son accord. Le cœur de Michel commença à s'accélérer. Le jeune prophète redressa les épaules et, avec une grande véhémence, prononça son premier oracle.
- Un jour, cette parfumerie sera très célèbre, et ceci, grâce à un étudiant au nez exceptionnel. Son nom sera Montesquieu et il produira trois parfums extraordinaires. À l'apogée de sa carrière, il créera un parfum mystérieux, qu'il composera pour son propre plaisir à partir de l'odeur du corps de jeunes femmes fraîchement assassinées. Après sa mort, le succès de cette usine sera en déclin.
Ceci dit, le jeune garçon revint aux côtés de ses parents avec une grande dignité. Tout le monde était abasourdi et même Amalfi ignorait comment réagir. Jacques décida de ne pas réprimander son fils, car l'enfant ne s'était pas mal conduit, à proprement parler. Personne ne fit plus jamais référence à cette sombre prophétie, dont ils ne saisissaient pas le sens précis. Légèrement embarrassé par le comportement de son étrange petit-fils, Pierre remercia la propriétaire pour cette visite fascinante et la famille rentra à la maison. Bientôt, les vacances touchèrent à leur fin.
Le grand-père Jean était ravi de les voir revenir et plus spécialement à cause de Michel, avec qui il avait développé un lien très particulier. Lorsque la voiture déboucha dans leur rue, la rue des Remparts, le vieil homme et son petit-fils se cherchèrent immédiatement de vue. Hector et Bertrand, éreintés par ce long voyage, furent aussitôt mis au lit, mais Michel était encore tout excité par sa performance. Il discuta fébrilement avec son grand-père de sa prophétie singulière et de son besoin irrépressible de la divulguer. Le parfum étrange des rues de Grasse avait éveillé quelque chose en lui, lui confia-t-il. Jean l'écouta sérieusement et lui suggéra de partager avec lui toutes ses connaissances en matière d'astrologie, mais pour l'instant, Michel devait aller se coucher. Il lui fallu des heures avant de calmer son excitation et de s'endormir. Quelques mois plus tard, grand-papa trouva le moment approprié pour parfaire l'éducation de son petit-fils en astrologie. Il décida de lui expliquer tous les tenants et les aboutissants de cette science et l'emmena au grenier. Cette pièce était son domaine privé et personne n'était autorisé à y pénétrer sans y avoir été invité, et surtout pas les enfants, car il craignait qu'ils n'abîment ses instruments ou n'égarent ses documents. Assis dans son fauteuil, le grand-père expliqua à Michel qu'il avait jadis réussi à récupérer tout un ensemble d'équipement ingénieux à Paris. Ce matériel comprenait deux lentilles polies et fichées dans un conduit, à travers lesquelles on pouvait voir très loin.
- Grâce à cette invention, c'est un monde totalement nouveau qui s'est ouvert à moi, dit-il, et à mon sens, tu es aujourd'hui assez grand pour entrer dans ce monde. Je présage un grand avenir pour toi. Tu possèdes des capacités mentales exceptionnelles et c'est pourquoi je vais à présent te confier tout ce que je sais à propos de l'astrologie. Jusqu'à aujourd'hui, je n'avais autorisé personne à entrer dans cette chambre sans surveillance, mais pour toi, je ferai une exception. Je te donne donc la permission d'utiliser tous mes instruments et tous mes livres lorsque tu le voudras.
Son grand-père se releva et sortit un gros objet de sous une étoffe poussiéreuse.
- En utilisant ces lunettes à longue-vue, tu pourras voir les planètes aussi nettement que si tu étais là-haut. Mais avant tout, je vais d'enseigner quelques rudiments théoriques, avant que vous n'explorions les cieux.
Son petit-fils, les yeux écarquillés, observait avec fascination le mystérieux appareil.
- L'astrologie étudie les rapports qui existent entre les événements qui se produisent dans le cosmos, sur la terre et entre les êtres humains. Mais n'avons-nous pas déjà discuté de tout ça avant ?
Michel lui fit signe que non.
- Ma mémoire n'est plus ce qu'elle était, mon garçon, Grâce à ces recherches, nous pouvons utiliser l'information relative à un moment précis afin de retracer tout une série d'événements qui se produiront. En d'autres mots, elles nous permettent de prédire l'avenir. Mais c'est beaucoup plus compliqué qu'il n'y paraît. Depuis la nuit des temps, l'homme a fini par admettre que le Soleil, la Lune et les planètes ont une influence sur notre existence ici, sur Terre.
Le grand-père se leva de nouveau, ouvrit les volets du grenier et plaça les lunettes à longue-vue sur un trépied, sous la fenêtre.
- Tiens, viens par ici, mets-toi juste là. Le soleil vient de se coucher et nous allons probablement pouvoir voir plusieurs planètes. Laisse-moi voir si… Ah, la voilà ! Regarde Michel, à peu près à dix centimètres au-dessus des derniers rayons du soleil : Mercure, la planète des capacités mentales et intellectuelles.
Son petit-fils regarda à travers l'appareil et vit une planète rose qui scintillait. Jean poursuivit.
- Comme tu le sais, la Terre tourne autour du Soleil en une année, et non le contraire, malgré ce que l'église prétend. Ils continuent aussi d'insister sur le fait que la Terre est plate et qu'on peut en tomber. Mais ce ne sont que des inepties ! Tout ce qu'ils veulent, c'est laisser leurs fidèles dans l'ignorance.
- Mais est-ce que le Soleil ne produit pas aussi un cercle chaque année ?
- Oui, mais pas autour de la Terre : il tourne le long de plusieurs groupes d'étoiles. L'ensemble formé par ces amas d'étoiles est appelé le Zodiaque. On y trouve les Gémeaux par exemple, ou le Bélier, le Taureau, etcetera.
- Moi, je suis sagittaire.
- Tu as tout à fait raison, mon bonhomme, mais cela prendra tout de même un certain temps avant que le Soleil ne passe par là, car nous ne nous trouvons pas à l'ère du sagittaire en ce moment.
Le grand-père colla de nouveau son œil à l'autre extrémité de la lunette et poursuivit son histoire.
- Mercure est toujours situé près du Soleil et c'est pour cette raison qu'on n'arrive pas facilement à le voir, mais ce soir, nous avons de la chance, dit-il, avant de passer l'appareil à son petit-fils.
- Cette planète-là n'est pas très intéressante, commenta Michel tout en regardant à travers les lentilles.
- Et bien, tu devrais voir la Lune, et Jean leva sereinement les yeux vers le corps céleste qui irradiait le ciel pur. Un amour authentique unissait le grand-père et son petit-fils, lequel était certainement dû à leur profonde ressemblance. Ils s'intéressaient tous les deux aux mêmes choses et avaient le même physique délicat. La seule différence résidait dans le fait que Michel avait toute la vie devant lui, alors que son grand-père en arrivait à son terme.
- Voilà, c'est ça que tu dois voir, dit Jean en s'écartant.
- Ouah ! s'exclama Michel en admirant la Lune gigantesque, parsemée de cratères, de montagnes et de crevasses.
- Il y a quelqu'un qui marche dessus, grand-papa !
- Ah, ah ! C'est très drôle. Mais même si c'était possible, tu es trop éloigné pour voir de tels détails.
- Non, je le vois vraiment ! insista le garçon. Il est en train de planter un drapeau avec des bandes rouges et blanches et des étoiles. Jean arbora une expression dubitative et se saisit de la lunette. Il pouvait voir sa chère Lune, bien trop éloignée pour distinguer une personne à sa surface.
- Je ne vois pas ce que tu vois, Michel.
- Peut être est-ce quelque chose qui se produira dans l'avenir ?
- Tout est possible, mon garçon, mais je ne peux te parler que des choses que je connais. Je voulais encore t'expliquer comment on dresse un horoscope, et ils laissèrent les cieux derrière eux et s'assirent sur le lit.
- Pour calculer un horoscope, il te faut un certain nombre de données précises, telles que la date, l'heure et le lieu de ta naissance ; mais la chose la plus importante est la date de naissance. Laisse-moi par exemple te montrer ton horoscope personnel.
Le grand-père fouilla dans un tiroir de son bureau et en sortit un bout de papier couvert de symboles étranges.
- C'est le mien ?
- Laisse-moi regarder : né à Saint Remy le 12 décembre 1503… Oui, c'est bien le tien.
- En fait, je suis né le quatorze.
- Le quatorze ? Et bien j'ai dû me tromper sur ce qui est marqué en haut, car je vérifie toujours tout trois fois. ça doit être l'âge, et le grand-père s'excusa. Quoi qu'il en soit, tu as un horoscope très chargé, avec trois planètes extérieures : Mars, Jupiter et Saturne. À cause de cette redoutable configuration, tu auras besoin d'une discipline de fer pour juguler ton pouvoir créatif. Si tu n'y parviens pas, ce pouvoir deviendra destructeur.
- Tu veux dire comme Samson, qui a fait s'effondrer tout un temple ?
- Hmm, cette comparaison est assez maladroite. Quoi qu'il en soit, tu devras apprendre à canaliser ton énergie. Et n'oublie jamais que le bien et le mal se trouvent dans les mêmes proportions chez tout être humain, et Jean reporta son attention à l'horoscope.
- Cette illustration-là représente les douze maisons et…, mais sa voix changea brusquement.
- Je suis fatigué, souffla-t-il. Mais si tu veux en savoir plus, tout est expliqué dans ce gros volume, là-bas, et il tendit la main vers une étagère. Le grand-père s'était soudain renfermé.
Plus le temps passait et plus Jean et Michel devenaient dévoués l'un envers l'autre. Ils passaient parfois la journée entière dans un vieux couvent caché à (la dernière institution où Vincent Van Gogh séjourna en 1890) quelques kilomètres au sud de Saint Remy. Ils passaient des heures à lire des bibles d'origine authentique. C'est à cette époque que Michel appris à prier le Dieu des Chrétiens tout en déchiffrant sans peine les écritures Catholiques, en dépit de ses origines juives. Après tout, raisonnait-il, il s'agissait-là du même Dieu que celui qui était décrit dans le Vieux Testament. Jean chantonnait toujours lorsqu'ils faisaient leurs prières, ou du moins, quand ils étaient seuls. Depuis le prieuré, si le temps le permettait, ils partaient s'aventurer dans les champs de lavande, où ils avaient découvert une structure mystérieuse à moitié sous-terraine, bâtie en forme de pyramide. L'érudition sans bornes de son grand-père lui permettait d'expliquer tout et n'importe quoi.
- Cette construction remonte à l'époque de la Grèce antique, commentait-il tout en s'adossant au monument pour se reposer. Michel, de son côté, débordait d'énergie et partait explorer les environs tandis que Jean faisait sa petite sieste quotidienne. Un jour, le garçon revint tout excité.
- Un peu plus loin, il y a tout plein de trous creusés dans une falaise, grand-papa, viens voir !
Mais Jean restait tranquillement à sa place et expliqua calmement que bien longtemps auparavant, les bergers avaient creusé ces trous afin de protéger leurs troupeaux des prédateurs. De toute évidence, il les avait déjà aperçus auparavant. Une fois, il put à peine se relever et Michel dû littéralement le traîner jusqu'à la maison.
Durant l'adolescence, le jeune homme commença à s'intéresser aux filles, ce qui permit à son mentor de lui parler de l'union entre deux âmes. Il lui expliqua la façon dont les esprits masculin et féminin pouvaient fusionner, et celle dont le principe de l'union homme/femme est représenté partout dans l'univers.
- Tu veux dire que parmi les planètes aussi, on trouve des mâles et des femelles ? demanda Michel.
- En principe, les planètes sont féminines. C'est pourquoi on appelle notre planète la Terre-mère, répondit Jean.
- Et est-ce que nous, les hommes, on a notre mot à dire dans le cosmos ?
- Et bien, les étoiles sont masculines, contrairement à la poussière et à l'obscurité, qui sont féminines. Ces polarités éternelles sont à la base de l'alchimie.
Le garçon passa presque toute son enfance dehors, avec son grand-père, et ses parents n'assistèrent pas vraiment au développement précoce de leur enfant. Ils n'étaient rassemblés que lors des repas. Mais le fait que les parents en l'enfant ne passèrent pas beaucoup de temps ensemble n'était pas seulement de la faute de Jean ni de Michel : Jacques travaillait au cabinet du notaire toute la journée et Reynière, en plus de s'occuper de la maison, était littéralement débordée par ses plus jeunes enfants. Antoine, qui avait déjà sept ans, représentait à lui seul une épreuve de force, à cause de sa perpétuelle désobéissance. Par ailleurs, Michel s'entendait bien avec ses petits frères, mais de là à jouer avec eux… Non, il y avait peu de risques pour que cela se produise.
Les saisons passèrent paisiblement, jusqu'à ce jour malheureux où ils retrouvèrent leur grand-père bien-aimé mort de vieillesse, dans ses appartements. Michel l'avait vu se dégrader depuis quelque temps et savait que la fin approchait. Cet événement fut néanmoins très douloureux.
Le jour de l'enterrement de Jean de Saint Remy, le temps était à la bruine. Dans la maison, la petite famille se relaya pour veiller le corps du défunt, jusqu'à ce que les pompes funèbres ne l'emmènent. Tous étaient présents. Le vieux Pierre et sa femme avaient fait tout le chemin depuis Grasse, ainsi que les trois sœurs et les cousins de Jean, qui venaient de la région de Marseille. L'office catholique fut donné dans l'église de Selongey. Les familles marchèrent jusqu'à l'église, où le cercueil avait été placé. Les grands-parents de Michel avançaient si lentement qu'ils eurent le temps d'observer les drôles de bâtisses flanquées de tourelles à la Place des Halles. Ils parvinrent finalement à l'église, où nombre d'amis et de connaissances s'étaient rassemblés. à l'entrée du bâtiment, un homme trapu aux cheveux rouquins bouscula accidentellement Michel. Ses souliers étaient maculés de peinture. Il ne faisait apparemment pas partie des invités, mais il souhaitait tout de même entrer dans l'église. Michel ne lui prêta pas attention et la procession funéraire commença lentement à franchir l'imposante voûte d'entrée. Une fois à l'intérieur, Jacques et Reynière furent les premiers à traverser une rangée de piliers, chronologiquement suivis par Michel et ses quatre frères. Submergée par l'émotion, Reynière essuyait de temps en temps une larme pour son père. Le public s'était assis sur les bancs en bois dans la chapelle principale, au centre de laquelle se tenait le cercueil. L'église de Selongey était composée de nombreuses chapelles, toutes éclairées par des vitraux aux pièces de verre rouge-sang. Au-dessus de leur tête se dressait la peinture d'un apôtre. Une fois le dernier visiteur installé, le Prêtre Bergé, qui portait une tunique rouge ternie, commença son sermon. Le service funéraire, comme chacun le savait, avait pour but d'atteindre la purification et le repos éternel de l'âme du défunt.
- Lorsqu'une personne meurt, cela signifie qu'elle a irrévocablement fait ses adieux à ce monde. Cette personne demeurera désormais aux côtés de Dieu. Ceci ne représente pas une fin, mais un commencement. Ceux qui ont vécu dans la piété iront au paradis, et ceux qui ont vécu dans le péché iront en enfer. Le passage de la vie à la mort ne se fait pas souvent dans l'harmonie. Mais le Seigneur nous tient tous sous sa protection, parce qu'il a conscience de la complexité de notre existence et qu'il accepte chacun tel qu'il est. Puis, le Prêtre feuilleta maladroitement sa Bible derrière son lutrin et commença à lire un fastidieux passage en latin. Michel regarda autour de lui et reconnu les fonts baptismaux métalliques, ce fameux clocher posé à l'envers dans lequel l'un de ses amis avait failli se noyer. Partout, des bougies étaient allumées ; il y en avait tellement que même la tombe du fondateur de l'église dans la première chapelle était éclairée. Son portrait était gravé à l'entrée. Longtemps auparavant, Jean avait essayé d'intéresser son petit-fils à l'art et à la culture et ils avaient souvent visité l'église de Selongey. Michel connaissait plutôt bien l'intérieur du bâtiment, et il aurait préféré admirer les décors muraux au lieu d'avoir à écouter le son monocorde de la voix du Prêtre. Ou bien la voûte blindée dans la sacristie… Mais bien sûr, il ne pouvait pas. Bien qu'il soit certain que cela n'aurait pas embêté son grand-père. La vie passe avant la mort, disait-il toujours. Finalement, le servant de Dieu rendit hommage au défunt et demanda l'aumône en français usuel, et les visiteurs se levèrent de nouveau. Michel vit le carillonneur, qui était dur d'oreille, se lever. Il trépignait d'impatience de mettre en branle les quarante-huit cloches de l'église et il commença à gravir l'escalier de la tourelle. Pendant ce temps, le Prêtre aspergeait le corps avec de l'eau bénite et l'embaumait avec de l'encens. Ce rituel était destiné à sanctifier le corps du défunt avant de l'envoyer à Dieu. L'acolyte récita encore quelques prières pour le pardon des péchés de Jean. Après les hymnes, le prêtre et ses aides sortirent de l'église à grand pas, suivis par les porteurs de cercueil. Tout le monde se rassembla et leur emboîtèrent le pas. Les cloches de l'église retentirent tandis que tous s'acheminaient en silence vers le cimetière. Les membres de la famille, les amis et d'autres curieux qui s'étaient joints à la foule se regroupèrent autour de la tombe qui avait été préparée et les porteurs déposèrent précautionneusement le cercueil à l'intérieur. Reynière posa rapidement quelques fleurs sur le couvercle avant que le prêtre, qui se tenait à la tête du cercueil, ne bénisse silencieusement la tombe et ne prononce un Notre Père . Avant la fin de la prière, il jeta une poignée de terre sur le cercueil en récitant : Car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière. Puis, tous firent leurs adieux à cet homme jovial qu'était Jean, en jetant chacun son tour un petit tas de terre sur le cercueil et Michel regarda son cher ami disparaître progressivement. Enfin, Jacques remercia tous le monde pour leur compassion et la famille rentra tristement à la maison.
Après la période de deuil, Michel et sa mère montèrent ensemble au grenier, à l'endroit révéré où le grand-père avait établi son refuge. Le cœur encore lourd, Reynière ouvrit les volets pour laisser la lumière pénétrer dans la pièce, puis ils dressèrent l'inventaire des lieux. Assiégé par les souvenirs, Michel, déprimé, se tint pendant un moment à la fenêtre, les yeux dans le vague.
- Le grenier a l'air tellement vide et triste maintenant, murmura-t-il, au moment où sa mère fut appelée en bas par un de ses enfants.
- Je reviens tout de suite, Michel, et elle le laissa là-haut, tout seul. Depuis la fenêtre du grenier, on avait une belle vue du village. Michel découvrit une nouvelle bâtisse à quelques mètres d'ici, qu'il n'avait jamais remarquée. L'une de ses fenêtres était ouverte. Elle était vitrée, ce qui était sans précédent, mais il était bien trop éloigné pour pouvoir voir correctement.
Ah, je sais, je peux utiliser la lunette à longue-vue de grand-papa, réalisa-t-il soudain, et bientôt, il put observer chaque détail de la nouvelle maison. Puis, le jeune garçon ne put résister à la tentation de jeter un œil à l'intérieur. Il y vit un homme de grande taille aux cheveux bruns, courts, qui était en train de travailler avec passion devant un chevalet de peinture.
Quel était l'intérêt de peindre des tournesols ? se demanda Michel, incrédule. L'inconnu faisait face à une toile et plongeait fréquemment son pinceau dans la peinture. À un moment donné, il se saisit d'un autre pinceau destiné aux motifs plus fins et observa de nouveau les véritables tournesols, qui avaient été nonchalamment étalés sur une table. Tout à coup, l'artiste se sentit observé et se retourna en sursaut. Le jeune voyeur, totalement déconcerté, se sentit pris la main dans le sac, en dépit du fait qu'il était tout bonnement impossible, lui semblait-il, que l'autre l'ait vu. Cependant, tout semblait indiquer que l'étranger était en train de le dévisager, avec une expression toutefois amicale. C'est seulement à cet instant que Michel se rendit compte qu'il s'agissait là d'un nouvel aperçu du futur. Puis, l'autre monde s'évapora instantanément. La maison avait totalement disparu.
Dommage. Je n'ai plus personne avec qui partager ma rêverie, pensa-t-il tristement.