Le plus grand pécheur de tous les temps

chapitre 1
chapitre 2


Chapitre 3



- On n'est bien que chez soi, dit Jacques après l'énième retour de son fils dans leur foyer, mais Michel ne répondit pas à cette remarque moqueuse.
- Tu as changé mon fils ; tu es devenu si calme…
- Je grandis, Papa, répondit-il abruptement. Michel n'avait plus grand-chose en commun avec ses parents, mais il ne voulait pas les blesser et préféra ne rien ajouter. Il y avait eu plus de place dans la maison pendant un certain temps, et le médecin décida de reprendre encore une fois ses quartiers dans le grenier abandonné. Julien étudiait à présent le droit à Aix-en-Provence et Bertrand et sa femme vivaient dans une maison qu'il avait lui-même construite à la périphérie de la ville. Hector et Antoine vivaient toujours à la maison et attendaient de leur frère disert qu'il leur raconte de nouvelles histoires, mais il ne semblait pas d'humeur à parler. Michel avait vécu beaucoup de choses et son esprit était devenu trop lourd et trop puissant pour qu'il ait envie de perdre son temps. En fait, son esprit était devenu si lourd et si puissant qu'il en devenait embrumé. Le voile mystique qui protégeait ses corps supérieurs durant leur développement le rendait inaccessible. Et lorsque quiconque s'avisait de lui ôter cette couverture, son regard pouvait jeter des flammes. Le savant de la famille avait terriblement besoin de repos et se résigna à son changement de personnalité. Ce jour là, l'intrépide médecin devait se rendre chez des patients, qui vivaient dans la ville voisine d'Arles. Après un court et agréable trajet à travers des paysages gorgés de soleil, la voiture s'arrêta en face d'une maison jaune, près du centre-ville. Nostradamus frappa à la porte et patienta, mais personne ne vint. Les volets étaient ouverts et il jeta un œil à l'intérieur.
- C'est le médecin ! s'annonça-t-il d'une voix claire, mais il n'y avait toujours aucun signe de vie. Il décida de frapper plus fort à la porte d'entrée, avant de passer par la fenêtre, lorsqu'un homme décharné aux cheveux roux apparut brusquement dans son dos. L'homme, dont les chaussures étaient recouvertes de peinture, le poussa avec désinvolture et pénétra dans la maison.
- Hé, attendez une minute, je dois voir un patient, là ! riposta le docteur, mais l'homme, qui avait perdu son oreille gauche, avait tout l'air d'être sourd et muet, et lui claqua grossièrement la porte à la figure.
Eh bien, c'est une première, songea Michel, se sentant quelque peu humilié. On me traite comme un moins que rien, ici. Toujours sous le coup de l'émotion, le médecin d'ordinaire estimé arpenta la ville d'Arles, qui devait être l'une des plus belles villes de France. Nostradamus avait un petit moment devant lui à cause de l'étrange incident, et commanda une boisson fraîche à la Place du forum, qui abondait de cafés. Assis sur une chaise en osier, il observait ce qui se passait dans la rue tout en étanchant sa soif. La ville provinciale était connue pour ses manifestations culturelles et était visitée par de nombreux Italiens et Espagnols fortunés. Les étrangers étaient faciles à repérer grâce à leurs vêtements coûteux et à leur apparence singulière. Ce spectacle était très agréable et réclamait beaucoup d'attention. Un petit moment plus tard, une Italienne se dirigea vers lui depuis une rue commerçante, et il se sentit instantanément lié à elle. Il évalua son âge à vingt ans environs, soit quelques années de moins que lui. L'Italienne avait un petit visage ravissant, un long cou et des yeux pétillants, et elle se mouvait d'une façon très élégante. Le médecin contemplait la charmante jeune femme, qui semblait être de haute naissance, sans parvenir à détacher son regard d'elle. C'était la plus belle femme qu'il eût jamais vue, et il sentit son cœur être transpercé par la flèche de Cupidon. La plupart des gens n'exhibaient pas leur beauté, mais les Italiens dérogeaient à ce principe ; la femme se promenait dans des vêtements très voyants. Elle portait une robe de velours violet aux manches bouffantes et avec un col blanc ouvert. Sa robe de style vénitien était évasée à partir de sa taille jusqu'au sol, maintenue par des cerceaux. Des dizaines de cerceaux ! Par ailleurs, sa chevelure sombre était attachée au sommet de sa tête à la façon d'un ornement, et décorée de bijoux. Autour de son cou, elle portait un somptueux collier de perles. Tandis que la femme à la beauté saisissante se dirigeait vers Michel, sa robe effleurait le sol avec majesté et plus il la regardait, plus il se sentait pousser des ailes. Lorsque l'Italienne passa près de lui pour discuter avec deux messieurs et une matrone, elle lui lança soudain un regard candide. Son charme l'ensorcela. Il se sentit fondre comme la neige au soleil sous ce regard inattendu, et eu l'impression que sa vie venait à présent de commencer.
- Mon Dieu, balbutia-t-il, totalement ébranlé. Et tandis qu'il continuait à l'observer, il tremblait comme une feuille. Il se sentit soudain minuscule et plus vulnérable qu'il ne l'avait jamais cru possible. Après des années passées à fréquenter des patients, il en avait totalement oublié l'existence de l'amour et aujourd'hui, le soleil commençait à briller dans les fêlures de son âme. Durant la fraction de seconde lors de laquelle leurs yeux s'étaient croisés, elle aussi fut touchée par la flèche de l'amour et ses joues rougissaient tandis qu'elle poursuivait son chemin avec ses compagnons. Le cœur de Michel était enflammé et il décida qu'il devait absolument faire la cour à cette femme. L'admirateur, transporté par l'amour, se leva d'un coup, jeta quelques pièces sur la table et couru après l'Italienne. Il suivit le petit groupe à distance et tenta fiévreusement de trouver de quelle façon il pourrait l'approcher. La jeune femme sentit sa présence dans son dos mais n'osa pas se retourner pour le regarder et pénétra finalement dans un établissement. Le médecin, fébrile, commença presque à paniquer.
Et maintenant, qu'est-ce-que je fais ? s'interrogea-t-il. Une employée quitta justement les lieux à ce moment là. Il le remarqua et l'apostropha : Mademoiselle, pourriez-vous me dire, s'il vous plaît, quand ce groupe de personnes s'apprête à partir, car je dois m'entretenir avec eux. La servante jaugea son allure impeccable et lui répondit conformément à ses espérances : Vous êtes une connaissance des De Vaudemont ?
- Plus ou moins, éluda-t-il. Elle se fit volubile et lui raconta que le petit groupe s'apprêtait à retourner dans le Lot et Garonne ce samedi. Ayant obtenu l'information qu'il cherchait, il la remercia et retourna à Saint Remy, sur son petit nuage. Une fois là-bas, il commença à élaborer une stratégie afin d'aborder la femme de ses rêves. Pendant le repas, c'est un nouveau Michel qui prit place à table.
- Toi, tu es de bonne humeur, fit remarquer son père.
- Et je ne t'ai jamais vu avec cette mine superbe, ajouta sa mère. Tu es tout bonnement radieux.
Michel se contenta de sourire d'un air penaud, et ne parla pas de son aventure ; il préférait tenir ses sentiments secrets. Sa mère suspectait quelque chose.
- Je crois que je sais ce qu'il se passe, dit-elle avec malice, et lorsque, le jour suivant, son fils lui réclama un miroir, ses doutes se trouvèrent confirmés. Il était amoureux !
- Serait-ce une femme qui se cache derrière ta drôle d'humeur? demanda-t-elle.
- Hmm, oui, admit-il.
- Eh bien, je m'en vais te donner quelques conseils, alors. Tu es sans doute instruit, mais en ce qui concerne les femmes, tu ferais mieux d'écouter ta mère.
Reynière avait deviné son secret et le consciencieux médecin leva vers sa mère un regard plein d'attentes, comme un petit enfant.
- Les femmes aiment beaucoup qu'on leur fasse des compliments, lui dit-elle. Est-elle d'ici ?
- Non, elle vient d'Italie.
- Ah, le pays de la mode. Alors tu ferais mieux d'améliorer ton apparence.
Et ce jour-là, sa mère lui acheta un costume au goût du jour, qu'elle se chargea elle-même de lui passer. Curieux, Hector et Antoine vinrent voir ce qu'il se passait avec leur grand-frère dans le salon.
- C'est Maman qui habille Michel ? Ils grattaient leur tête, interdits. Reynière déballa le nouveau pourpoint rouge et le referma sur les boutons de la chemise à jabot. Par-dessus cet ensemble venait s'ajouter une redingote noire.
- Moi aussi j'en veux une ! s'exclama Hector avec enthousiasme, lorsqu'il aperçut la redingote en velours avec ses longues manches fendues. Quelques minutes plus tard, leur père rentra du travail.
- Michel, j'ai du courrier pour toi, annonça-t-il, en considérant son fils avec ébahissement.
- Je ne peux pas me servir de mes mains pour l'instant, Papa.
- Je te le déposerai sur ton bureau, proposa Jacques, tandis que sa femme continuait à superposer les différentes couches de vêtements.
- Tu es fin, et ces habits te donnent l'air plus robuste, dit-elle en se démenant avec le manteau.
- Je te fais confiance, répondit son fils, qui restait plus immobile qu'une statue.
Il commença bientôt à sautiller d'un pied sur l'autre, tandis que sa mère tentait de lui passer des culottes bouffantes à glissière. Puis, elle couvrit ses pieds de chaussettes et de pantoufles larges en cuir de vache.
- Je les trouve très jolies, ces chaussures, dit Antoine.
- Tu as raison, répondit son facétieux grand-frère, baissant la tête pour le regarder. Pour finir, Reynière le coiffa d'un chapeau garni d'une plume, et le résultat était effectivement très réussi. Tout le monde convint que Michel avait l'air à la fois distingué et élégant, et le jeune amoureux défila dans le salon pour sa famille.
- Bonté divine ! Tu ressembles à un roi, dit son père qui revint de nouveau dans la pièce en secouant la tête, stupéfait.
Le jour suivant, le médecin, qui avait pris un jour de congé, refit joyeusement le trajet pour Arles, dans son tout nouveau costume. Une fois arrivé, il s'attarda autour de la pension de famille où il avait vu la superbe jeune femme pénétrer auparavant, pendant environ une heure. Il regarda à plusieurs reprises à travers toutes les fenêtres du bâtiment dans l'espoir de l'entrevoir, mais elle était introuvable. Un bossu, qui était en train de faire de la publicité pour un combat de chiens de la façon la plus irritante qui soit, s'approcha et pris position à ses côtés. L'amoureux s'éclipsa furtivement et retourna s'asseoir à la petite terrasse où il s'était arrêté deux jours auparavant. Il venait à peine de commander une boisson afin de se calmer les nerfs lorsque la belle jeune femme apparut soudain de nulle part et passa devant lui, seule. Sa déception disparut instantanément et il se mit courageusement à courir dans sa direction. Il ne s'était pas trompé : elle était si jolie, si élégante et si raffinée. Elle était tout simplement irrésistible ! L'Italienne sentit son estomac se nouer lorsqu'elle l'aperçut se précipiter vers elle, et, pendant un moment, elle ne sut comment réagir. Et pour aggraver le tout, elle se sentit devenir écarlate à la vue de sa belle tenue, qui était parfaite dans le moindre détail.
C'est pour moi qu'il a fait ces efforts, songea-t-elle, se sentant nerveuse et flattée à la fois.
- Mademoiselle De Vaudemont, balbutia-t-il, en tant que médecin, je me dois de vous signaler que la taille de votre robe est trop serrée. C'est très mauvais pour la circulation. Quel imbécile je fais, pensa-t-il, je voulais lui faire un compliment.
- Ce que je veux dire, c'est que ça pourrait nuire à votre beauté, mais elle ne répondit pas ; l'Italienne ne savait que dire. Je devrais simplement m'exprimer à cœur ouvert, décida-t-il.
- Pour être sincère, vous m'avez fait une très forte impression et il fallait absolument que je vous revoie, dit-il. Cette déclaration brisa la glace et elle sourit devant sa candeur.
- Pratiquez-vous à Arles ? demanda-t-elle d'une façon encore un peu pincée, mais dans un français parfait, sans la trace d'un accent.
- Hmm, non, bien que des fois, si, mais je suis de Saint Remy et je travaille ici aussi.
Troublé, le médecin se présenta et l'invita à s'asseoir et à prendre un verre avec lui, après quoi ils se dirigèrent vers la terrasse où son verre l'attendait. Manœuvrer sa robe à cerceaux entre les tables relevait de l'exploit, mais ils réussirent finalement à s'asseoir.
- Vous êtes vraiment superbe, la complimenta-t-il, Yolande, mais comment pouvez-vous tenir toute la journée dans cette robe certes éblouissante, mais qui a l'air si lourde ?
- Je ne porte cette robe que quand je me promène dans la rue ; une fois arrivée chez moi, je la retire, puis elle remercia nerveusement le serveur pour lui avoir apporté sa boisson anisée. Pendant ce temps, les passants ne pouvaient s'empêcher d'admirer hardiment le beau couple. Cependant, ni l'un ni l'autre n'avait conscience de l'attention qu'ils provoquaient et le médecin commença à réfléchir à divers sujets de conversation.
- Cela semble tout bonnement impossible de se débrouiller tout seul avec une telle robe, je me trompe ?
- La matrone me donne un coup de main, répondit-elle, puis s'ensuivit un silence lourd de sens. Michel se mit à nouveau en quête de mots, mais il n'en trouva aucun et se contenta de commander une nouvelle boisson.
- J'ai entendu dire que c'était assez laborieux d'étudier pour devenir médecin, commenta Yolande.
- Oh, cinq années d'université.
- Eh bien, c'est très impressionnant ; rares sont ceux qui en sont capables, le félicita-t-elle, et, doucement mais sûrement, quelque chose de merveilleux s'installa entre eux.
- Qu'est-ce qui vous amène à Arles ? On dirait que vous faites une escale avant de repartir ailleurs, demanda Michel. Yolande lui expliqua que sa famille possédait un château dans le Lot et Garonne, auquel elle devait se rendre, et qu'elle était issue d'une noble lignée.
- Je suppose que le château appartient à vos parents, commenta-t-il. Elle confirma sa pensée et commença à s'animer ; elle se mit à parler de son père, le Comte Ferry VI De Vaudemont, et de sa mère, la Reine de Naples. Ses parents avaient neuf enfants, elle y compris. Le malaise du début avait à présent totalement disparu et l'alchimie qui existait entre eux commença à se manifester. L'étincelle qui les unissait était presque palpable. Il s'agissait là d'un amour véritable et le temps ne s'était jamais écoulé aussi rapidement. Ils étaient tous les deux sur un petit nuage lorsqu'ils finirent par se dire au-revoir et laissèrent leur public émerveillé derrière eux. Yolande lui promis de lui écrire dès qu'elle arriverait dans le Lot. De retour à Saint Remy, sa mère s'enquit immédiatement de la façon dont les choses s'étaient déroulées.
- ça s'est bien passé, répondit-il froidement.
- Bien passé ? C'est tout ce que tu as à dire ? Mais tu es radieux, fiston !
- Bon, d'accord, dit-il en éclatant de rire, mais je dois d'abord me débarrasser de cette tenue de garçon de café . Et pendant qu'il courait au grenier, il s'écria : Elle sera ma femme ! Une semaine plus tard, il reçut la première lettre de son aimée, dans laquelle elle lui faisait part de son désir pour lui. Après quelques autres lettres, c'était devenu évident : la flamme brûlait toujours et ils étaient tous les deux faits l'un pour l'autre. Dans sa dernière lettre, Yolande lui demanda de venir bientôt la rejoindre dans le Lot. Jacques et Reynière étaient comblés que leur fils aîné ait enfin rencontré une femme, et pas moins qu'une femme issue d'une famille riche et noble.
- C'est un beau poisson que tu as pêché là, Michel. J'espère que tu nous mettras dans ton testament, le taquina son notaire de père.
- Espèce d'imbécile homologué, va ! répondit son fils, avec une légèreté inhabituelle.
- J'imagine que vous vivrez dans ce magnifique château, avança sa mère.
- C'est un peu prématuré, Maman. Laisse-moi d'abord voir comment se passe cette visite . Mais son intuition lui révélait que son fils s'apprêtait à quitter le village pour de bon.


Peu de temps après, Nostradamus partit pour aller voir sa princesse. Il volait à son secours, et dans sa tête, il s'apprêtait à figurer dans un magnifique mélodrame. Dans la voiture, pendant le long voyage qui l'amenait à Toulouse, le petit veinard se fit la réflexion qu'effectivement, l'amour avait bien le don de vous aveugler. Et durant le trajet, il se trouva pris d'un ardent désir pour Yolande qui, pensait-il, allait durer éternellement. Une fois arrivé dans l'Ariège, la voiture passa devant la célèbre montagne de Montségur, où les derniers Cathares avaient été exterminés des siècles auparavant, et il se souvint de son ancien camarade d'université François. Le décor commençait à devenir plus verdoyant et il voyait de plus en plus de vignobles autour de lui.
- Cueillir du raisin, songea-t-il immédiatement, cueillir tout simplement du raisin avec elle suffirait à mon bonheur, et il admira les vignobles en fleurs s'étendre jusqu'à l'horizon, envoûté par l'amour qu'il lui portait. Le soir tombait lorsqu'il commença à apercevoir la silhouette du château de Puivert se dessiner au loin : c'était la propriété des De Vaudemont. Le château était magnifiquement situé au sommet de la colline au-dessus de laquelle brillait Orion, d'une façon qui semblait symbolique. Le cocher avait parfaitement planifié le voyage, car ils arrivèrent à dix-neuf heures et il gara son véhicule à la lumière du crépuscule. Crispé, l'amoureux sortit de la voiture et se mit à l'affût du moindre signe de vie. Soudain, la herse qui barrait l'accès à l'imposante tour fut levée. Michel prit une profonde respiration et s'engagea vers la grille d'entrée avec ses bagages. Alors qu'il regardait autour de lui, il aperçut sa bien-aimée derrière une fenêtre ouverte. Nerveusement, il franchit la herse et traversa une gigantesque cour, tandis que la grille se refermait dans son dos, barrant le passage à d'éventuels intrus.
- Bonsoir, Monsieur Nostradamus, l'accueillit le Comte De Vaudemont, en lissant sa moustache pendante. Le père de Yolande restait à distance tandis qu'un serviteur se précipitait pour délester le visiteur de ses bagages.
- C'est donc vous le jeune médecin dont ma fille m'a parlé avec tant d'enthousiasme. Avez-vous fait bon voyage ?
- Absolument, mon Seigneur, mais mes muscles ont terriblement besoin d'un peu d'exercice à présent, répondit Michel en commençant à étirer ses membres en guise de démonstration. Yolande arriva, exaltée, mais fut incapable d'échanger le moindre mot avec son aimé, car il se trouva immédiatement emmené dans ses quartiers par ordre de son père.
- Vous aurez tout le temps de discuter avec lui pendant le dîner de ce soir, murmura-t-il à sa fille. Le seigneur du château n'admettait pas de subir l'outrage de la voir suivre le nouvel arrivant à la façon d'une biche haletante. Quelle aberration ! Et le comte disparut dans une pièce avec un regard chargé de désapprobation. L'invité fut emmené dans un donjon haut de vingt mètres.
- Vous résiderez au dernier étage, marmonna le serviteur, en montant les escaliers, une lampe à pétrole à la main. Un millier de marches plus haut, le voyageur, épuisé, fut abandonné dans une chambre comportant d'un lit à colonnes depuis lequel l'observaient les statuettes de huit musiciens. Au terme d'une brève sieste, Michel décida d'explorer son entourage immédiat. Dans le noir, il gravit un escalier étroit en bois et parvint au toit en terrasse, depuis lequel il avait une vue splendide sur le domaine. La pleine lune éclairait le village de Puivert, qui était situé près d'un lac paisible. Une légère agitation attira son attention vers la cour, où se tenait un petit nombre d'invités endimanchés qui attendait l'heure du dîner. Michel retourna vite dans sa chambre afin de se changer, puis rejoint le groupe, qui commençait juste à rentrer. Dans la grande pièce fastueusement parée était dressée une prestigieuse table à manger flanquée de chaises assorties. Ce genre de mobilier appartenait à l'avant-garde. Un serviteur désigna au médecin une place en face de Yolande, mais située entre Ferry VI et la reine de Naples. Ils comptaient mettre ce sérieux prétendant de leur fille à l'épreuve. Les amoureux se regardaient avec espoir, mais ils craignaient également le verdict des parents. Yolande portait une robe turquoise brillante et cette fois, ses cheveux étaient relevés en un chignon bas. Elle adressa un sourire contenu à son ami, qui y répondit avec discrétion. La table était dressée pour les grands jours. On y avait disposé des plats en verre ornés d'or et décorés de répliques peintes à la main et représentant l'écusson de la famille. Les tissus et les couverts en étaient également parés. Ces emblèmes figuraient partout. Pendant ce temps, les employés avaient commencé à servir les entrées. Outre le comte et la comtesse étaient également conviés cinq fils, quatre filles, trois enfants par alliance, plusieurs petits-enfants et un certain nombre d'invités. Lors du repas frugal, les deux tourtereaux ne parvinrent pas à détacher leurs yeux l'un de l'autre et se mirent à badiner l'un avec l'autre.
- Vous savez que vous n'êtes pas tout seuls à cette table, leur lança l'un des gendres, irrité. En tous les cas, une chose était certaine : ces deux-là étaient amoureux.
- Vous semblez vous être bâti une solide réputation en Provence, fit remarquer le comte, alors que sa moustache pendante venait d'éviter la soupe de justesse.
- Je fais de mon mieux pour soigner les malades, répondit le médecin, mais je suis heureux que la dernière épidémie de peste ait pris fin, car j'ai très peu de pouvoir sur elle.
- Nous avons été très chanceux d'avoir évité cette terrible maladie ici, dit la reine de Naples.
- Mais, êtes-vous vraiment diplômé ? demanda soudain le comte.
- Je vous ai déjà parlé de tout cela, Père, réagit Yolande, défendant son galant.
- Je vous apporterai mon certificat après le dîner, mon Seigneur, promit Michel.
- Volontiers, je serai très intéressé de le voir. Je vous attendrai incessamment dans mon cabinet, donc. Il se trouve que j'y ai remisé un excellent cognac. Je suis certain que vous comprendrez que je ne veux que ce qui se trouve de mieux pour ma fille.
Ferry VI restait sur sa réserve et ne se priva pas d'imposer à Michel toute une liste de questions visant à déterminer si le médecin était qualifié pour devenir son gendre. Ces questions portaient sur des sujets divers, et Nostradamus fut capable de répondre parfaitement à chacune d'entre elles et, progressivement, la méfiance commença à s'évanouir. Après le dessert, le comte eut une brève discussion en tête à tête avec sa femme en dehors de la salle à manger, puis revint. Le couple venait apparemment de décider que le futur gendre était assez convenable pour leur fille. Après cette épreuve, Michel ne pouvait plus faire mauvaise impression. Après que Ferry VI ait passé un moment en sa compagnie dans son cabinet, les amoureux purent enfin se retrouver et ils partirent silencieusement se promener de l'autre côté de la grille. Ils semblaient tellement bien se comprendre que les mots étaient superflus. Ils se cachèrent derrière un châtaignier pour s'embrasser, et ce contact fut magique. Après une semaine passée dans le château, Michel demanda la main de Yolande, et elle accepta non sans enthousiasme. Son père, calculateur, donna sa permission le jour même : après tout, le candidat remplissait toutes les conditions. C'était un rêve qui se réalisait, et Nostradamus aurait pu partir à la conquête du monde entier. Le médecin, libéré de sa mélancolie, informa ses parents du mariage, qui aurait lieu à Puivert, mais ils envoyèrent une réponse disant qu'il leur serait impossible de faire le long voyage à cause des indispositions liées à leur âge. Seul son frère Hector pourrait venir à la cérémonie. Leur fils aîné leur demanda de lui envoyer ses affaires personnelles et promis de revenir à Saint Remy avec Yolande dès que possible.


Le jour heureux arriva et un grand nombre de dames et d'hommes du monde se rassemblèrent pour faire de cette journée un événement exceptionnel. Et ce mariage fut en tout point spectaculaire. Lorsque les jeunes mariés furent enfin seuls, ils ne parvinrent pas à se rassasier l'un de l'autre.
- C'est comme un conte de fées de t'avoir épousée, s'extasiait Michel, alors qu'ils étaient étendus sur son lit à colonnes, se couvrant de baisers.
- Mais c'est un conte de fées, répondit-elle doucement, et ils s'enlacèrent jusqu'à ce que la volupté conclue leurs étreintes en apothéose. Les huit sculptures des musiciens avaient été tournées face aux murs. Après la nuit de noces paradisiaque, ils se replongèrent immédiatement dans le monde réel : ils décidèrent d'emménager à Agen. Là-bas, la confrérie recherchait un médecin diplômé et ils avaient accepté Nostradamus pour ce poste. La ville influente n'était pas très éloignée de Puivert, de sorte que le jeune couple pouvait être indépendant tout en gardant contact avec la famille. Les heureux époux partirent à la recherche d'une maison et trouvèrent rapidement une demeure tout à fait appropriée, située sur la place de la ville, qui était garnie d'une magnifique fontaine. Tout en décorant leur nouvelle maison, ils savouraient leur liberté, les jours d'été et, surtout, la présence de l'autre. Lors d'une nuit orageuse, les amants partirent folâtrer près de la fontaine et dansèrent sous les jets d'eau avec exaltation. Puis, ils s'assirent sur les bords de la construction, ruisselants, et se mirent à éclater d'un rire jubilatoire.
- Ferme les yeux, lui intima Yolande, et elle déposa quelque chose dans sa bouche.
- Une cerise ! s'exclama-t-il.
- J'ai encore quelque chose pour toi.
- Un autre fruit ?
- Oui, je suis enceinte, et ils continuèrent à s'embrasser.


En plus de son travail, Nostradamus monta une petite fabrique de parfums où l'on confectionnait des huiles concentrées à usage médical. Une dizaine d'employés y distillait des plantes et des herbes pour en faire des huiles éthérées, et leur maître développait une recette pour chaque maladie. Pendant ce temps, les époux commençaient à se sentir à l'aise dans leur maison d'Agen. Dans la rue du soleil, il y avait une librairie spéciale, dans laquelle Michel décida un jour d'aller fureter.
- Trouvez-vous votre bonheur ? demanda le propriétaire depuis l'arrière boutique.
- Je ne fais que regarder, merci. Je ne recherche rien en particulier, répondit le visiteur. Le libraire, qui avait une longue barbe, alla le rejoindre.
- êtes-vous le nouveau docteur ?
- Tout à fait !
- Je m'appelle Abigail. Je suis ravi de rencontrer enfin une autre personne cultivée ici. A cet égard, il est difficile de faire des affaires dans cette petite ville.
- Je ne connais pas encore très bien les gens d'ici, se défendit Michel.
- Evidemment, un livre coûte bien plus cher que le pain et pratiquement personne ne peut se permettre de s'en acheter un, précisa Abigail, mais si vous recherchez des ouvrages relatifs à la médecine, je pourrai très certainement vous aider. J'ai de bons contacts à Londres, avec des éditeurs qui ont des idées assez progressistes à ce sujet.
- Un autre jour peut être, lorsque j'aurai plus de temps, répondit le médecin débordé. Je crains de devoir déjà m'en aller, au revoir, puis il partit pour se rendre chez son prochain patient.


Le temps passant et après que le docteur eût acquis une belle collection d'ouvrages de médecine, leur premier enfant était né. C'était un garçon, qu'ils prénommèrent Victor. Et alors qu'il portait encore des couches, sa mère tomba de nouveau enceinte. Son père, pendant ce temps là, était devenu ami avec le libraire qui, un jour, lui avait mis de côté un drôle de paquet. Nostradamus fut agréablement surpris lorsqu'il découvrit l'ouvrage, sur lequel était inscrit le mot Kabbale en caractères gothiques. Il avait bien sûr entendu parler de cette tradition longtemps auparavant, mais il ne l'avait jamais étudiée. Il était surprenant qu'il puisse s'y pencher aujourd'hui, d'une façon totalement inattendue, grâce à Abigail.
- Combien coûte-t-il ? demanda-t-il en sortant son portefeuille.
- Ce livre ne te coûtera rien, répondit Abigail.
- Et bien, merci beaucoup.
- Ce n'est pas moi que tu dois remercier, mais un admirateur secret.
Le docteur, surpris, haussa les épaules et accepta le présent. A la maison, Victor dormait profondément dans son petit lit, ce qui donna l'occasion à son père de recouvrer le calme après sa longue journée de travail. Yolande servit un thé au jasmin à son mari et ils profitèrent chacun de la présence de l'autre, assis en face du feu. Le médecin accompli regardait sa charmante femme avec ravissement, lui donna un baiser et déposa sa main sur son ventre arrondi ; l'enfant à naître était déjà en train de donner des coups. Lorsqu'il eût fini son thé, il décida à lire son livre sur la kabbale et le pris sur l'étagère. L'octroi des connaissances mystiques, put-il lire en sous-titre. Tandis qu'il s'installait confortablement, se pelotonnant contre son épouse sur le tapis, il ouvrit le livre et y découvrit une carte sur laquelle figuraient un nom et une adresse : Julius Scaliger, 15 Avenue de Lattre, Agen . Cet homme devait sans nul doute être son admirateur secret.
- Yolande, connais-tu quelqu'un du nom de Julius Scaliger ?
- Scaliger… C'est un habitant célèbre de la ville, un écrivain qui fait sensation. Il est très acclamé de par le monde en tant qu'humaniste, répondit-elle.
- Pourquoi est-ce que son nom ne me dit rien ?
- Tu ne peux pas tout savoir, mon chéri. Mais, pourquoi me demandes-tu cela ?
- Il m'a donné ce livre. Regarde, c'est sa carte, et il lui tendit.
- Pourquoi ferait-il cela ? demanda Yolande, surprise.
- J'aimerais bien le savoir.
- Attends un peu, lui aussi est médecin, se souvint-elle soudain. Il est médecin de la Cour de l'évêque d'Agen. C'est sûrement la raison. Peut être t'a-t-il connu à l'université de médecine de Montpellier ?
- Non, absolument pas, dit-il. Voyons voir quel genre de livre il m'a donné, puis il commença à lire.
Outre la tradition écrite de la Bible, il existe la tradition de la Kabbale. Cette connaissance mystique repose sur la Genèse et sa transmission est assurée en premier lieu de professeur à étudiant. L'arbre de la vie en constitue le modèle prescrit, et cette forme représente la clé d'une lecture mystique de la Bible. Nous nous référons ici aux quatre mondes, qui symbolisent les différents niveaux de la conscience dans l'histoire de la Création, et cette connaissance trouve un approfondissement grâce à la méditation. A la base, la Kabbale était une tradition mystique juive visant à révéler des messages secrets figurant dans la Bible, mais elle est aujourd'hui également utilisée dans la scolastique. La Kabbale est pratiquée dans les Ecoles ésotériques ainsi que par les magiciens.
Michel referma le livre et dut reconnaître non sans amertume qu'au niveau spirituel, il était resté au point mort pendant de nombreuses années. Ce livre était un cadeau du ciel. Après avoir changé Victor, la petite famille partit se coucher.
- Je devrais aller rendre visite à ce Scaliger bientôt, dit Michel, alors que les yeux de leur fils se fermaient doucement.
- Rien ne presse, chéri. Scaliger ne va pas s'envoler ; cela fait des années qu'il vit ici, murmura sa femme.
Quelques jours plus tard, le docteur frappa à la porte n°15 de l'Avenue de Lattre. Un gros serviteur vint lui ouvrir et lui annonça que son maître était sorti, mais un petit homme décharné les rejoint en descendant les escaliers. C'était le médecin de la Cour en personne.
- Oh, docteur, j'ai terriblement mal à la gorge, plaisanta Julius Scaliger, mais Michel ne releva pas le trait d'esprit.
- Je vous examinerai dans un instant, mais permettez-moi tout d'abord de vous remercier pour le livre magnifique que vous m'avez offert, dit-il avec sérieux.
- Je vous en prie. Pour vous dire la vérité, c'est Abigail qui l'a choisi.
Et les deux hommes se rendirent au salon, qui était décoré de nombreux portraits de scientifiques et de philosophes.
- Impressionnant. Vous les connaissez tous personnellement ? s'enquit le visiteur.
- Pas tous, mais le portrait que vous avez devant les yeux est celui d'Erasmus, avec qui j'ai dernièrement été en différend par le biais de courriers interposés. Il fait figure du plus grand penseur de toute l'Europe, mais je pense que sa façon de raisonner présente quelques failles, et Julius s'installa dans son fauteuil.
- J'ai entendu parler de lui, admis Michel. Mais quelle est la raison exacte pour laquelle vous avez pris contact avec moi ? demanda-t-il en prenant à son tour place sur une chaise.
- Votre nom me revient régulièrement aux oreilles, expliqua son hôte. Un médecin qui se moque des autorités religieuses, c'est plutôt rare. Je suis fasciné par les scientifiques récalcitrants et, puisque j'ai moi aussi étudié la médecine, j'ai pensé que ce serait une bonne idée que nous fassions connaissance.
- Je suis flatté, répondit Michel tout en regardant autour de lui.
- C'est une véritable coïncidence que vous ayez choisi Agen, parmi tant d'autres villes, poursuivit Julius. Et tout particulièrement avec cette belle fleur noble, qui fait bondir mon cœur.
- Ah ah ! C'est pour cela que vous m'avez fait parvenir ce présent !
- Qui sait ? Rien n'est fortuit. Vous être très chanceux d'avoir une femme aussi superbe.
- Je le suis, en effet. Et ce portrait, que représente-t-il ? demanda Michel, en désignant un tableau.
- Lui, c'est Cardan.
- Hmm, Cardan. Si je ne m'abuse, c'est un mathématicien et un astrologue.
- Mais c'est également un imposteur, riposta Scaliger avec mépris. Dans son ouvrage intitulé De Subtilitate, il parle des démons, mais le passage a été repris mot pour mot de mon livre.
- Le plagiat est une bien basse besogne, répondit son invité. Et quel genre d'ouvrages humanistes avez-vous écrits ?
- J'en ai écrit beaucoup, mais mon œuvre majeure est la synthèse de tous les recueils qui ont été publiés de par le monde, bien au-delà de nos frontières. De plus, je suis considéré comme l'un des plus grands penseurs de ce siècle, avec Erasmus bien sûr, fanfaronna-t-il.
- De ce siècle, pas moins que ça ?
- Je ne supporte pas la fausse modestie, déclara son hôte, et Michel ne put s'empêcher de sourire face à la ténacité de l'humaniste. Les scientifiques allaient bien ensemble, et ils passèrent un certain temps à discuter des documents médicaux d'Aristote. Ils s'entendaient très bien et décidèrent de se revoir plus souvent. Lors des prochains mois, un lien d'amitié se développa entre eux et un jour, Julius montra sa bibliothèque secrète. Secrète, car de nombreux livres qui y étaient entreposés étaient considérés comme une menace par l'Eglise.
- Regarde, Michel, le document révolutionnaire de Copernic, avec le soleil représentant le centre de l'univers .
- En fait, les mystiques et les astrologues envisagent le soleil comme une étoile, commenta son confrère. Mais je suppose qu'un scientifique désirerait avoir des preuves de cela, et que pourrait-il faire de ce genre de chimères ?
- Au contraire, les chimères peuvent être très utiles, répondit Julius. Pourquoi ne les consignerais-tu pas par écrit un jour ? Tu verrais que ton épanouissement personnel s'en trouverait amélioré.


Isabelle était née. Elle était aussi radieuse que le soleil et grandit rapidement. La fillette semblait être le centre de l'univers et Victor l'accompagnait partout. La domestique, qui n'avait pas eu d'enfant, aimait à prétendre que ce magnifique bébé était le sien. Tandis que la famille s'élargissait et s'épanouissait, un sinistre événement menaçait de se produire au-dehors. Agen avait jusqu'à présent été épargné par la peste, mais le destin allait frapper aujourd'hui. Après que le premier cas fut révélé, la vie publique fut brusquement interrompue. Terrorisé à l'idée d'être infecté par la maladie, chacun faisait son possible pour éviter d'avoir le moindre contact avec les autres. Et à juste titre, car il y eu bientôt de nouvelles victimes. Le docteur progressiste de la ville imposa la quarantaine dans plusieurs secteurs d'Agen, où des centaines de chiens et de chats étaient déjà en train de pourrir dans les rues. Nostradamus ne comptait plus ses heures de travail, courant d'un patient à un autre. Le médecin, tenace, ordonna aux autorités d'enterrer les corps des victimes humaines et animales entre des couches de limes, afin d'éviter l'infection. Il demanda également à chacun de brûler leurs déchets, afin de ne pas attirer les rats et les puces. Après toutes ces mesures, l'air était empli d'une odeur persistante de brûlé. Il recommanda aux victimes de la peste qui étaient toujours en vie de s'appliquer une crème faite à base d'ail et d'aloès sur le corps. Le docteur ne cessait d'insister sur l'importance de l'hygiène et d'une bonne alimentation, et la plupart des habitants soutenaient sa méthode. Certains, toutefois, restaient sceptiques, et cherchaient un bouc-émissaire pour ce désastre. Les émeutes commencèrent à éclater sur la place de la ville, à l'endroit même où vivait la famille Nostradamus. Le médecin débordé entendit l'agitation, s'approcha de la fenêtre et fut stupéfait de voir qu'un bûcher avait été installé près de la fontaine. En une fraction de seconde, une foule immense se rassembla autour de l'assemblage et deux hommes y furent emmenés. Les Agenois étaient furieux et poussaient des cris à s'en briser la voix. Michel se rendit compte que les habitants s'étaient improvisés justiciers. Les choses commençaient à dégénérer sérieusement.
- Oh mon Dieu, ils ont Abigail ! s'écria-t-il soudain. Il avait reconnu son ami le libraire parmi les deux pauvres hères. La foule le traitait de tous les noms et le docteur commença à sentir la fureur s'emparer de lui. Yolande vint se poster à ses côtés, affolée.
- Tu vas rester là, n'est-ce-pas ? dit-elle, effrayée, mais son mari ne l'écouta pas et courut dans la rue, fou de rage. Sa raison lui ordonna juste à temps de se calmer les esprits et il se fraya un chemin dans la masse d'une façon relativement contenue.
- Ces pourritures de Juifs sont la cause de tous ces fléaux, brûlez-les ! criaient certains d'entre eux, gonflés de haine. Yolande regardait la scène, désemparée.
Par pitié, pourvu qu'il ne se mêle pas à cette histoire, implora-t elle silencieusement, paralysée par la peur. Les deux Juifs étaient attachés aux piquets et quelqu'un essaya de mettre le feu au bûcher.
- Arrêtez ! cria Nostradamus. La semonce réduisit la foule au silence et les gens se poussèrent pour laisser passer le médecin qui, après tout, était marié un membre de la famille Vaudemont. Il ordonna froidement aux derniers instigateurs de se pousser et gravit la structure. Avec une grande détermination, il arracha les liens qui attachaient les malheureux aux pieux. Leur sauveur concentra un instant son attention sur Abigail. Ce dernier le regarda, rempli d'espoir, et une lueur se mit à briller dans ses yeux.
Qu'est-ce-qui m'arrive ? se demanda Michel. Et pendant un moment, la beauté intense de ces yeux le troubla.
Non, ne dévoile pas ta vulnérabilité face à cette horde de loups, et afin de contrecarrer tout changement d'humeur de la part de la foule, il se retourna avec fermeté et, d'une voix forte, il prit la parole.
- La peste n'est pas due aux Juifs. Si cela était vrai, alors il faudrait en apporter une preuve irréfutable. C'est la peur et la colère qui vous ont entraînés dans cette folie. Rentrez chez vous, retrouvez vos esprits, et veillez à ne plus perturber l'ordre public.
La foule enfiévrée tourna les talons, abattue, et la place se vida. Yolande était enfin libérée de son intense frayeur lorsque Michel revint à la maison, sain et sauf.
- Ne t'avise pas de me refaire un coup pareil ! lui lança-t-elle, encore tremblante.
- Je ne pouvais décemment pas les laisser aux griffes de cette populace !
- Tu dois rester en vie de toi pour le bien de ta famille !
- Mais je suis en vie, répondit-t-il sur un ton badin, ce qui lui valut de recevoir un coussin sur la tête. La peste, cependant, sévissait sans relâche, et le docteur continua à travailler jour et nuit à cette époque.


Quelques semaines plus tard, le destin frappa à la porte de la famille de Nostradamus. Yolande et Victor tombèrent malades. Michel fut confronté à ce malheur lorsqu'il rentra du travail, tard dans la soirée. Pâle comme un linge, il leur diagnostiqua la maladie tant redoutée.
- C'est cette satanée peste, jura-t-il lorsqu'il se retrouva seul dans la cuisine, puis il frappa les murs de ses poings. La peste le soumettait là à une compétition redoutable : elle avait réussi à cerner son combattant au sein même de son foyer. Mort d'inquiétude, il annonça la mauvaise nouvelle à sa femme.
- Toute mon attention était tournée vers mes patients plutôt que vers vous, se désola-t-il.
- Michel je t'en prie, ne te blâme pas et promets-moi que tu resteras avec Isabelle.
- Je ne sais pas si je pourrai vivre sans toi !
- Un pouvoir supérieur viendra à toi, mon amour, tenta-t-elle de le rassurer. Il nettoya leurs plaies à mesure qu'elles apparaissaient, leur préparait les meilleurs repas dont il était capable et espérait qu'un miracle se produirait jusqu'à la dernière minute, mais tous ses efforts furent vains. Sa précieuse fleur se mit rapidement à faner pour dépérir entre ses bras. Il regarda la dernière lueur disparaître de ses yeux et vit son âme quitter son corps. Le jour suivant, Victor le quitta à son tour, et tandis qu'il embrassait son fils pour lui dire adieu, il entendit sa fille l'appeler. Isabelle avait été enfermée dans sa chambre afin d'être protégée. Le médecin, dévasté par le chagrin, laissa sa fille aux soins de la servante pour une journée et apporta les dépouilles de son épouse et de son fils à Puivert. Sa femme avait émis le souhait d'être enterrée dans le caveau familial. Les De Vaudemont, regardaient avec horreur s'approcher la voiture qui transportait les corps. Ils comprenaient bien sûr ce qui s'était passé, mais la peur les empêchait d'ouvrir la grille.
- C'est un véritable crève-cœur, lui criait le comte depuis une fenêtre, mais il y a encore d'autres personnes que j'aime ici, et que je voudrais protéger.
- Je comprends. Mais quelqu'un peut-il m'aider à creuser la tombe à une distance sûre ? demanda son gendre.
- Non, pardonnez-moi. Bonne chance, puis, le comte, sans-cœur, mis fin à la conversation et ferma les volets. Ecoeuré, le veuf enterra sa femme et son enfant dans le tombeau familial, situé en dehors de la grille. La famille de sa femme l'observait secrètement depuis le château. De retour à Agen, le docteur retrouva sa fille, qui le forçait à reprendre le cours de sa vie. Le premier mensonge à son propos commença à se répandre dans la ville : Yolande avait été enterrée par son propre père. Ce soir-là, la domestique frappa à la porte. Nostradamus, miné par le chagrin, lui ouvrit et lui demanda ce qui l'amenait.
- Docteur, je suis venue vous prévenir que les De Vaudemont avaient monté les habitants de la ville contre vous. Ils vous accusent d'avoir volontairement laissé mourir votre femme, afin de pouvoir vous enfuir avec la dot. On dit aussi que vous fréquentez des Juifs. Je devais vous prévenir, Monsieur, parce que je sais que vous êtes quelqu'un de bien, et elle disparut. Michel verrouilla la porte d'entrée, tourna en rond dans la maison en ruminant ces paroles, puis décida de prendre quelques mesures de précaution. En haut, dans la chambre, il regarda le visage paisible d'Isabelle pendant son sommeil. Il finit finalement par se laisser aller à pleurer et le vent, qui passait à travers la fenêtre ouverte, séchait ses larmes. Puis, le silence fut rompu et toutes les hordes de l'enfer furent lâchées. Les citoyens, enragés, brandissant des torches et poussant des cris gonflés d'animosité, commencèrent à se rassembler en masse devant la maison.
- Assassin ! criaient-ils. Tu mérites la peine de mort ! Michel jeta un œil à travers les rideaux, et aperçut la foule.
- Allons le chercher maintenant ! entendit-il quelqu'un dire. Il savait que cette fois, il devrait partir. La porte d'entrée, fermée, craquait sous la force des brutes qui tentaient de la défoncer, jusqu'à ce qu'une torche enflammée soit lancée dans la maison, le ratant de peu. Nostradamus courut vivement récupérer sa fille, qui se réveilla immédiatement ; il l'attacha solidement à son dos et l'incita au silence. Derrière son lit, il ouvrit le tiroir d'un bureau à la volée pour en extraire un sac de provisions, qu'il jeta sur son épaule. Puis, il grimpa les marches quatre à quatre jusqu'au grenier avec Isabelle. Les rideaux de la chambre étaient déjà en feu et, quelques minutes plus tard, toute la maison n'était plus qu'un brasier. Les vandales réussirent finalement à venir à bout de la porte d'entrée et entreprirent de chercher le magicien maléfique au rez-de-chaussée, les colonnes de flammes les dissuadant d'aller plus haut. Cependant, le père, avec sa fille arrimée à son dos, avait escaladé le toit à l'arrière de la maison et sauté sur le toit voisin, hors de la vue des émeutiers. De cette façon, il parvint à laisser la maison en feu derrière lui en passant par les maisons adjacentes. Heureusement, la nuit était d'un noir d'encre et les insurgés ne purent le trouver. Mais une fois arrivé à mi-chemin, c'est à cause de cette même obscurité que Michel faillit glisser et tomber d'un toit. Laborieusement, il parvint à la dernière maison, où il descendit jusqu'au balcon et depuis lequel il s'aida d'une plante grimpante pour atteindre le sol.
- Le voilà ! s'exclama soudain un individu sournois qui avait aperçu son ombre. Les rebelles, qui étaient restés devant la maison à pousser des cris et des injures, le repérèrent à leur tour et se lancèrent aussitôt à sa poursuite. Le médecin, preste, sauta à terre et se mit à courir. Il parvint à semer ses poursuivants dans le dédale des ruelles et des allées, et sortit de la ville, rapide comme le vent, pour se diriger vers les montagnes et les bois. Peu de temps après, ils donnèrent une chaussette appartenant au docteur à sentir à une meute de chiens de traque, et ils retrouvèrent rapidement sa trace. La chasse avait repris.
- Pourquoi sont-ils si en colère ? demanda Isabelle.
- Ils ne nous aiment pas, lui répondit son père, qui pensait leur avoir échappés.
- Mais pourquoi ? On est gentils, non ?
- Oui, mais ils ont une différente opinion, puis, à son horreur, il vit un groupe de traqueurs dans la vallée. Il accéléra, s'enfonçant davantage dans la forêt. Au sommet de la colline, la plaine s'interrompait brusquement et un gouffre béant les empêcha de continuer plus loin. Il se mit à faire les cent pas au bord de la falaise, cherchant obstinément une solution. Les aboiements des chiens s'intensifiaient, il lui fallait absolument agir au plus vite.
Très bien, décida-t-il, je vais devoir descendre cette falaise escarpée au possible.
Michel posa ses mains sur le bord de la roche et balança ses jambes dans le vide. Il tâta des pieds afin de trouver une prise, mais ses mains commençaient à glisser. Il trouva un endroit où poser ses pieds et, rassemblant toute sa concentration, il amorça l'impossible descente. Isabelle, terrifiée, regardait le ravin depuis son dos. Leurs poursuivants progressaient rapidement et atteignirent bientôt le bord du gouffre. Ils aperçurent Nostradamus, qui était en train d'amorcer les derniers vingt mètres qui le séparaient du sol, puis qui disparut dans la végétation. La lune se cacha derrière les nuages et ils ne furent plus capables de le suivre des yeux. Les agitateurs n'osèrent pas emprunter le même chemin, en particulier à cause des chiens. Certains d'entre eux, qui connaissaient la région comme leur poche, se mirent à indiquer quelques passages environnants. Le groupe se sépara et repris la traque. Quelques mètres plus loin, Michel dû choisir entre deux sentiers : l'un qui montait et l'autre qui descendait. La hauteur des arbres l'empêchait de se faire une idée précise de la direction où ces chemins menaient, et il choisit au hasard celui qui descendait. Après avoir pris cette voie, il arriva bientôt à une fissure franchissable qui séparait deux plateaux. Un groupe de traqueurs, qui avaient pris un autre chemin, avaient à présent retrouvé leurs traces ; les aboiements des chiens étaient de nouveau perceptibles. Les forces de Michel commençaient à décliner ; il avait parcouru une distance énorme et ne pourrait pas continuer bien longtemps. La lune réapparut et éclaira une cavité dans les rochers qui se trouvait à proximité. Sentant pratiquement le souffle chaud de ses poursuivants dans sa nuque, le docteur décida de se cacher dans la grotte. Qui sait, avec un peu de chance… Mais le paria fut de nouveau repéré.
- Les voilà ! s'écria quelqu'un. Sous la voûte formée par les roches, Michel fouilla frénétiquement dans son sac à dos. Il en sortit une bougie et, plus vif que l'éclair, l'alluma avec une pierre à brûler. Ici, la lumière était indispensable et, son précieux fardeau sur son dos, il s'enfonça dans la grotte, qui débouchait sur un réseau de passages souterrains.
- Nom d'un chien, la flamme s'éteint ! jura-t-il, marchant trop vite. Il ralluma la bougie et reprit sa route. Il entendit soudain des cris derrière lui.
Bon Dieu, ils sont déjà là, on n'a vraiment pas de chance, murmura-t-il pour lui-même. L'ennemi pénétra dans la grotte et les cris des chiens furent alors déformés d'une façon effroyable. Ce phénomène acoustique déconcerta les bêtes, qui eurent plus de difficulté à retrouver leurs traces. Les assaillants, cependant, ne s'en trouvèrent pas découragés et se scindèrent aussitôt en groupes plus restreints. Après tout, cette grotte ne comptait qu'un nombre limité de voies, raisonna l'un d'eux. Divisés en plusieurs groupes, ils poursuivirent leur route. Nostradamus les entendit s'approcher et tenta de faire le moins de bruit possible. A un certain moment, il distingua un tunnel dont le sol baignait dans une mare d'eau peu profonde. Ce passage serait sa seule chance de se débarrasser de ces chiens. Ici, ils perdraient totalement leur odorat. Le père tâta dans son dos afin de s'assurer que sa fille était bien attachée et commença à avancer dans le tunnel. Malgré ses deux ans, elle comprenait la gravité de la situation et restait muette comme une carpe. Le niveau de l'eau commençait toutefois à monter à une vitesse effrayante et son père commença à craindre le pire, tandis que les habitants de la ville étaient juste sur leurs talons. Il continua désespérément sa route. L'eau atteignait à présent sa taille et sa fille tremblait de froid.
C'est fini, se désola-t-il, encore quelques secondes et je devrai détacher Isabelle de mon dos. L'eau montait déjà jusqu'à ses lèvres.
Je devrais peut être me rendre, songea-t-il. Peut être laisseraient-ils ma petite fille en vie ? Mais qui l'élèverait ? Personne ne voudrait de la fille d'un magicien dont la famille avait été décimée par la peste. En particulier après ces accusations de la part de ma belle-famille… Et, découragé, il continua péniblement d'avancer. Soudain, le sol disparut de sous ses pieds et il fut obligé de poursuivre à la nage. Michel émit une rapide prière, tandis que la bougie s'éteignait et coulait au fond de l'eau.
Que le Seigneur soit avec nous. Ces salauds n'abandonneront-ils donc jamais ? Et il nagea en direction d'une excavation traîtresse et se cogna la tête à la voûte. Mais malgré tout, et cela tenait du miracle, ils étaient toujours en vie et les parois s'écartaient progressivement. Ils avaient plus de place pour bouger et il continua à nager avec des mouvements amples dans le lac souterrain.
Personne ne nous suit, remarqua-t-il. Alors, il sentit le sol sous ses pieds et il grimpa laborieusement l'inclinaison glissante.
- Je crois qu'on va s'en sortir, Isabelle, souffla-t-il, sentant revenir l'espoir et, trempés jusqu'aux os, ils atteignirent la berge, où il tendit l'oreille pendant un bon moment. Apparemment, leurs ennemis avaient abandonné la traque, car il ne percevait toujours aucun son. Après quelques minutes de repos, il prit une autre bougie de son sac et la mèche humide pris bientôt feu. Elle éclaira une caverne gigantesque percée de multiples cavités et de tunnels, et Michel se dépêcha pour trouver un chemin. La couche de calcaire qui s'était formée ici avait été usée par le passage des siècles, et s'était transformée en labyrinthe.
Cette grotte pouvait avoir plusieurs millions d'années, songea-t-il, et il ne tarda pas à découvrir des murs couverts d'esquisses mythiques représentant des animaux vivants.
- Nous ne sommes pas les premiers à passer par ici, Isabelle, et il regarda autour de lui avec émerveillement. Des chevaux au galop, des cerfs en position tendue, teintés de rouge sombre et de jaune, semblaient sur le point de bondir des parois luisantes. Les illustrations mystérieuses regorgeaient d'action et de mouvement. Juste après une voûte arrondie, un poulain violet à la crinière noire les regardait dans les yeux, et une vache blanche caracolait joyeusement le long du plafond. Un peu plus loin, dans une galerie de caricatures sautillantes et allongées, une jument pleine était reproduite, frappée par une flèche. Cette figure lui rappela en quelque sorte Yolande, et il détourna rapidement la tête.
- Des dessins préhistoriques, marmonna-t-il. Il était au bout du rouleau et cherchait un endroit où passer la nuit.
- Atchoum ! Isabelle éternua de façon imprévue et le son se réverbéra dans toute la grotte.
J'espère que personne n'a entendu, pensa son père, sentant la peur revenir. Il récupéra sa fille de sur son dos et la coucha dans un creux formé par le sol.
Nos habits n'auront qu'à sécher sur nous, conclut-il après avoir palpé sa veste. Il éteignit la bougie, après quoi ils tombèrent tous les deux dans un sommeil épuisé. Michel se réveilla bientôt pour trouver des cailloux s'enfonçant douloureusement dans ses côtes. Isabelle dormait encore.
Mince. Ce n'était donc pas un cauchemar, soupira-t-il. Il tâta autour de lui pour retrouver la dernière bougie et l'alluma. Il vit de l'eau s'écouler le long de la paroi rocheuse et la recueillit dans ses mains. Sa petite se réveilla quelques minutes après, et il lui donna à boire. Il avait emporté un peu de pain et de viande séchée, et grâce à ses provisions, ils purent calmer leur faim pour le moment. Leurs vêtements étaient un peu plus secs, et il était temps à présent de se mettre en quête d'une sortie. Il arrima de nouveau son enfant à son dos et se mit à la recherche d'une lumière. Une heure plus tard, ils n'avaient toujours pas trouvé d'ouverture et la dernière bougie commençait à rapetisser dangereusement. Ils continuaient à tournoyer de part et d'autre lorsque la flamme vacilla sur le côté. Dans une attente pleine d'espoir, il se dirigea vers le souffle d'air et découvrit bientôt un rai de lumière qui brillait à travers un trou du plafond. Il pouvait distinguer le bleu du ciel. Cela faisait plaisir à voir, après ce séjour prolongé dans le noir.
Mais je n'ai rien pour grimper jusque là-haut, pensa-t-il, découragé, pendant qu'il examinait les parois escarpées.
- Ah, attends…, et il extirpa un couteau de son sac, ayant à l'idée de creuser des prises pour ses mains et ses pieds. Le calcaire était suffisamment cassant, et son stratagème fonctionna. Lorsqu'il eut terminé, il se hissa précautionneusement sur les crevasses qu'il avait lui-même taillées, avec Isabelle sur son dos. Après un effort surhumain, il parvint à la brèche et, se serrant tout contre la paroi, passa sa main au-dehors pendant un instant. Le soleil brillait sur sa peau.
L'étoile qui rend chaque chose visible, songea-t-il, gonflé d'humilité. Et après avoir élargit la percée, il rampa à l'extérieur et se retrouva sur une plaine verdoyante, où il se hâta de procéder à une ronde de reconnaissance, tel un aigle. Il n'y avait aucun être humain en vue, et il poussa un immense soupir de soulagement.
- Isabelle, on a réussi, tout ça est derrière nous maintenant, et il récupéra sa fille de son dos. La fillette pouvait à nouveau se tenir sur ses deux pieds et se mit à courir dans le paysage, où ils ne pouvaient apercevoir aucune maison à la ronde.
- Nous allons devoir nous débarbouiller un peu, ma chérie, dit son père, qui pressentait l'existence d'une rivière ou d'un cours d'eau en haut des collines, un peu plus loin. Il hissa Isabelle sur ses épaules et, après une petite marche, ils aboutirent à une vallée traversée par un petit ruisseau. L'eau semblait propre et ils en burent un peu. Puis, ils ôtèrent leurs souliers et plongèrent leurs pieds dans l'eau claire. Après avoir nettoyé leur visage, Michel donna à sa fille un morceau de pain qu'il avait sortit du sac, lequel renfermait également une petite fortune. Plus de cent francs ; la dot des De Vaudemont.
Cette somme devrait nous aider à tenir durant les années qui viennent, évalua-t-il, et il commença à envisager une stratégie pour l'avenir.
Revenir à Agen est exclu. Il nous faut avant tout quitter la région à pied, puis, avec un peu de chance, nous trouverons une voiture qui nous emmènera à Saint Remy. Ce plan semblait assez convenable. Un peu plus loin poussaient quelques pruniers dont les fruits mûrs se détachaient avec facilité. Après avoir mangé leur content, ils commencèrent à récupérer quelques forces depuis leur course épuisante. Isabelle pépiait déjà avec enthousiasme après un papillon qui voletait au-dessus d'eux.
Décidemment, la vie doit continuer, songeait son père avec nostalgie. Il est probable que cette petite redonnera véritablement un sens à mon existence… Ce jour-là, ils vadrouillèrent à travers les collines et les vallons et, à la tombée de la nuit, ils découvrirent une petite maison délabrée en pierres, camouflée dans la végétation. La masure était apparemment abandonnée, et ils choisirent un endroit dans cet abri. Ici, ils pourraient passer la nuit en toute sécurité. Les restes de charbon dispersés au sol leur indiquaient qu'on y avait allumé des feux ; probablement des chasseurs. Après avoir mangé un peu de viande séchée et encore quelques prunes, il fut l'heure de se coucher. Le père se blottit contre sa fille afin de la protéger contre le vent, qui soufflait allégrement entre les murs en ruines. Au milieu de la nuit, le vent s'intensifia et se mit à mugir à travers la pauvre cahute. Nostradamus s'en trouva éveillé et vérifia si sa fille était toujours allongée contre lui avant de se rendormir.
Il était tard le lendemain matin lorsque les cris rauques d'une pie, qui était perchée sur le toit, le tirèrent du sommeil. Sa fille, en revanche, n'avait pas encore émis le moindre son.
- Isabelle, murmura-t-il en la touchant. Pourquoi est-elle si silencieuse ? Et il se pencha, glacé par un terrible pressentiment.
- Oh, mon Dieu, non ! cria-t-il lorsqu'il reconnut avec horreur les tâches noires sur le visage de son enfant. Son cri éveilla Isabelle, qui ouvrit les yeux et annonça qu'elle ne se sentait pas très bien. Ce combat avec la peste était trop éprouvant pour lui. Quelque chose à l'intérieur de lui se rompit brusquement, et, hébété, il s'assit et prit sa fille dans ses bras en la berçant, doucement. Le jour suivant, elle était morte, et avec elle s'était évanouie son unique motivation de rester en vie. Il restait simplement là, les yeux fixés sur un point imaginaire, tandis qu'une scène commençait à hanter son esprit.


Tu peux les laisser tous les deux ; ils ne peuvent pas survivre l'un sans l'autre, ordonna l'officier français. Bruno et Yves, le duo inséparable, étaient en train de traîner le lourd canon sur la face avant de son support, dans la boue et à grand peine. La pluie battante avait transformé le sol poussiéreux en une fange brune et leurs uniformes bleus commençaient à en être barbouillés à mesure qu'ils travaillaient.
- Tire à gauche, espèce de lourdaud ! lança Bruno à son compagnon.
- Je croyais que tu te chargeais du boulot par la seule force de ton esprit, soupira Yves. Ils finirent par placer le canon à l'endroit approprié et Bruno commença à le bourrer de poudre tandis qu'Yves plaçait le boulet sur l'avant du canon. Il fallait lancer le missile afin qu'il exerce un contre-feu sur le sol, juste devant l'ennemi, de sorte qu'il puisse ensuite pénétrer les lignes à hauteur d'homme. L'ensemble de l'artillerie était en position et le Général Ney se tenait prêt à donner le signal pour attaquer.
- Feu ! somma-t-il. Les canons français tonnèrent et la brigade alliée perdit apparemment beaucoup de recrues. Les artilleurs regardèrent alors la bataille de Waterloo (1815) faire rage, tandis que quatre de leurs divisions progressaient vers le Mont Saint Jean. Deux cavaleries de brigades ennemies se dirigèrent soudain vers les soldats français qui étaient en route, les forçant à battre une prompte retraite. Tous sur le pont ! Les canons furent rechargés aussi rapidement que possible.
- Dépêche-toi, Yves, mets le boulet ! La totalité du stock à munitions était utilisée en rien de temps, mais les Anglais avaient été réduits en bouillie. Lorsque les trompettes annoncèrent l'attaque, les cavaliers français galopèrent dans la neige fondue afin d'assener le coup de grâce aux alliés. Mais brusquement, d'une façon totalement inattendue, des milliers de Prussiens émergèrent de la forêt pour aider les autres et piétinèrent littéralement les fanfarons. Pour sauver leur peau, Bruno et Yves rampèrent sous le canon et, en plein milieu du chaos, mirent leurs armes en joue.
- Ce que j'aimerais être resté en Provence, dit Yves rêveusement, alors que certains de leurs officiers passaient l'arme à gauche juste devant leurs yeux, le sabre encore au poing. Bruno n'eut pas le temps de répondre, car il fut touché par un boulet de canon au même moment. Ses bras et ses jambes furent projetés dans les airs, et seule sa tête était restée près de son compagnon.


En un sursaut, Nostradamus fut ramené à la réalité. Après toutes ces horribles visions oniriques, il vit le corps partiellement décomposé de sa fille, étendu près de lui, entouré par une nuée de mouches.
- Allez, dégagez ! vociférait-il comme un aliéné, en agitant les bras pour les éloigner. Le père avait sombré dans un état primaire ; il ignorait depuis combien de temps il était assis ici. Il se redressa, récupéra la dépouille de sa fille et la brûla en plein champ.
- Repose en paix, ma petite fille, dit-il, en se calmant un peu. Tu n'as eu qu'une courte existence. Maintenant, je dois partir et te dire adieu. La vie doit continuer. Après avoir déposé sur la petite tombe une croix qu'il avait façonnée à l'aide de quelques branches, il ramassa son sac et commença à s'éloigner. Après quelques pas, il se retourna et jeta un dernier regard à la sépulture. Puis, à partir de ce moment là, le médecin déchu devint vagabond.



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