Le plus grand pécheur de tous les tempschapitre 1chapitre 3 etc. Chapitre 2 Quelques mois plus tard, Michel, qui avait déjà fêté ses seize ans, partit à Avignon pour étudier l'astrologie. C'est avec une certaine réticence que ses parents lui avaient donné leur permission de choisir cette voie inhabituelle pour ses études universitaires. Avignon n'était qu'à une trentaine de kilomètres de Saint Rémy, ce qui lui permettrait de revenir souvent pour voir ses parents et ses frères. C'était une ville très importante, du fait qu'elle abritait le fameux Palace papal. Depuis l'année 1304, les Papes français s'étaient succédés et avaient tous élu résidence à Avignon, car à Rome, leurs chances de survie étaient minces. Dès lors, la ville française et ses environs avaient constitué la propriété du Pape. Jacques avait entendu dire par un client que Mme Plombier, dont le mari avait été emporté par la peste six mois auparavant, allait emménager à Avignon avec ses filles, pour aller vivre chez des parents. Michel pourrait faire le trajet en leur compagnie, à la condition qu'il aide la veuve à déménager. Cet arrangement convenant parfaitement au jeune homme, ils fixèrent une date. Mme Plombier avait passé toute la semaine à nettoyer la maison et toutes ses valises étaient prêtes ; elle n'attendait plus que l'arrivée de son jeune compagnon de voyage. Le jour du départ, Michel frappa à sa porte et commença à charger la vieille charrette bancale, en suivant ses instructions. Les voisins leur ayant prêté main forte, la petite troupe fut rapidement parée à partir. Madame pris place au siège du conducteur et, avec ses deux filles, ils passèrent par la rue des Remparts afin que leur compagnon puisse dire au-revoir à sa famille. Ils attendaient tous avec anxiété que la veuve, qui n'était pas vraiment habituée à la conduite, réussisse à immobiliser les chevaux. Michel sauta de la charrette et embrassa son père et sa mère, qui avait l'air très triste. - On dirait que les adieux sont devenus monnaie courante, se lamenta Reynière, tandis que les larmes ruisselaient le long de son beau visage. - Je reviendrai très bientôt vous voir, lui promit son fils. - Tu as plutôt intérêt, répondit son père en l'étreignant. Puis, le futur étudiant dit encore au-revoir à ses frères et il fut temps de partir. Tout le monde agita la main en signe d'adieu jusqu'à ce que le cheval et la charrette soient hors de vue. Quelques kilomètres après Saint Rémy, la pluie commença à tomber. Il pleuvait à verse et le ciel s'assombrit à une vitesse effrayante. Heureusement, la conductrice était équipée pour la pluie, et, grâce à l'aide de Michel, ils purent couvrir la charrette d'une toile. Lorsque les éclairs apparurent, les chevaux commencèrent à s'agiter et devinrent difficiles à maîtriser. Les fillettes, âgées de cinq et sept ans, s'étaient enfouies tout au fond de la toile. Bientôt, le chemin devint pratiquement impraticable à cause des énormes trombes d'eau, et les choses s'annonçaient plutôt mal pour eux. Une fois parvenus à la moitié de leur trajet, ils furent terrifiés en apercevant des incendies qui flambaient de chaque côté de la route. Des corps étaient en train de brûler. La peste, le plus grand fléau de toute l'histoire de l'humanité, ravageait toute l'Europe, et, de toute évidence, cette horrible maladie avait encore fait des victimes. Madame savait bien à quoi ces feux étaient dus. Son mari avait lui-même été incinéré peu de temps auparavant afin d'éviter toute propagation de la maladie. Cependant, elle ne se laissa pas troubler et continua courageusement de conduire. Soudain, ils perçurent des cris de détresse au loin. Ils décidèrent de poursuivre leur route sans s'en occuper. La pluie continuait à tomber à torrents et, afin d'empirer les choses, un vent cinglant se mit à mugir. Le cheval pouvait à peine tirer la charrette et s'empêtrait les sabots dans la boue. Il commençait à se fatiguer, et chaque mètre supplémentaire représentait à présent une victoire. Progressivement, un violent orage se déclara, faisant voltiger des branches et des arbustes sur la route. - Sacré nom ! entendaient-ils Madame jurer de temps à autre. Ils durent s'arrêter plusieurs fois, pour que Michel désencombre la route. Après de nombreuses heures passées dans ces conditions infernales, ils atteignirent enfin la cité papale. Ereintés et trempés jusqu'aux os, il ne leur restait plus qu'un obstacle à franchir : la traversée du Rhône. Accompagnés par un fort vent de tête, ils arrivèrent au fameux pont d'Avignon. Jusqu'à présent, Mme Plombier et son compagnon de route s'étaient relayés pour conduire, mais une fois parvenus au pont, où le vent était d'une puissance redoutable, la veuve préféra garder elle-même le contrôle des rênes. Elle s'apprêtait à encourager les chevaux à franchir le fleuve lorsque, soudain, Michel s'écria Stop ! Elle tira immédiatement les rênes à elle, ce qui arracha un hennissement du cheval et immobilisa la charrette. La plus jeune des fillettes commença alors à pleurer et sa sœur tenta de la réconforter. - Qu'est-ce qu'il se passe, bon sang ? demanda leur mère, étonnée. Michel ne pipa mot, sauta de la charrette et atterrit dans la boue. Puis, bravant l'orage, il avança péniblement jusqu'au pont, son long manteau claquant dans le vent. Lorsqu'il arriva à la bordure en pierres, il fit une brève halte, les yeux sur la route. Puis, il se concentra sur la houle bouillonnante du fleuve, qui affluait le long des pilotis, et revint sur ses pas. - Mais qu'est-ce que vous faites ? cria Mme Plombier. - Il faut décharger la charrette, répondit-il, sa voix à peine audible dans le mugissement du vent. - Vous avez perdu la tête ? Michel se hissa sur le siège du conducteur et s'expliqua. - Le pont est sur le point de s'effondrer ! - Vous racontez n'importe-quoi, cela fait des années et des années qu'il tient ! lui répondit-elle avec humeur. L'étudiant sauta de la charrette, s'assit dans la boue, et croisa fermement les bras, par protestation. Après un bref instant de réflexion, elle résolut finalement de lui obéir. - Comme vous voudrez, du moment que c'est vous qui vous en chargez…, répondit-elle, après quoi le jeune homme commença aussitôt à traîner les valises jusqu'à l'autre rive. Pendant ce temps-là, la veuve alla chercher ses filles sous la toile et elles suivirent leur étrange compagnon de voyage en se serrant les unes aux autres. De l'autre côté du fleuve, la petite famille trouva refuge à proximité d'une falaise, tandis que Michel retournait à la charrette. Puis, lorsqu'après un tel labeur il eût amené tous les bagages de l'autre côté, il accrocha une longue corde au cheval et le tira le long du pont. Des nuages menaçants couraient au-dessus de leur tête, et le cheval refusait d'avancer. Michel le fit aller de l'avant en le tirant par des mouvements secs et fermes. Avec hésitation, le cheval, effrayé, fit un pas et la charrette commença à se mettre en branle. Ils approchèrent du vieux pont, qui semblait pouvoir tenir le coup et paraissait malgré tout en assez bon état, et l'étudiant tira le cheval et la charrette de l'autre côté. En voyant que la traversée s'était déroulée sans accroc, la veuve fit la grimace et refusa de lui adresser la parole. On chargea à nouveau la charrette et on se remit en route. Ils finirent par atteindre la grande ville. Ils arrivèrent juste avant le coucher du soleil et, peu après, ils étaient enfin en sécurité, assis bien au chaud devant un feu crépitant en compagnie de la famille Plombier. Après un bon repas et une nuit de repos, leurs chemins se séparèrent. Le jeune homme remercia chaleureusement la famille pour son hospitalité et, les bras chargés de bagages, commença sa route vers l'université. Au centre-ville, le service municipal était en train d'annoncer les dernières nouvelles, et l'étudiant se mêla à la foule qui s'était rassemblée à proximité. Ménageant son effet, l'annonceur déroula un parchemin. - Le pont d'Avignon s'est effondré, commença-t-il. Sept personnes ont trouvé la mort cette nuit. Le pont s'était déjà effondré en 1226, et comme nous pouvons le remarquer, le Seigneur ne veut pas de ce pont ici. C'est à tort que son constructeur, Bénézet, a été, il y a bien longtemps, proclamé Saint. La place était à présent complètement submergée par les badauds, et la plupart d'entre eux bouchaient la vue de Michel, mais il en avait assez entendu et, tranquillement, il s'éloigna. C'est dans une ambiance lourde que baignait la ville d'Avignon, dont l'histoire avait débuté vers la falaise, près du fleuve. La ville, qui avait constitué le cœur d'une tribu celtique, avait horreur des visiteurs. Le grand-père de Michel avait l'habitude de décrire le caractère jadis impitoyable des Avignonnais. à Paris, on raconte que si l'on va à Avignon, on risque bien de se faire planter un couteau dans le cœur, avait-il dit. Avignon était située sur la fameuse Via Agrippa, la route principale qui reliait Cologne, Lyon et Arles. Arrivé au Parc des Papes, Michel s'installa sur un banc pour calmer ses esprits. Il se concentra sur les vieux chênes qui faisaient face à l'université, avant d'oser s'aventurer dans les murs de ses bâtiments. Dernièrement, le jeune homme avait été la proie de nombreux rêves, et il avait souvent du mal à les dissocier de la réalité. Il aurait à développer une méthode afin de mettre de l'ordre dans son esprit. Ses études en astrologie l'aideraient peut être à résoudre ce problème. Après ce petit moment de répit quelque peu nombriliste, il alla à la rencontre de ses professeurs et, sur leurs conseils, il partit habiter dans une petite chambre dans la rue St Agricol, située tout près de là. À partir de ce jour, il fit le trajet jusqu'à l'université tous les jours, en passant par le centre de la ville. Il avait pu se faire une idée assez fiable de la topographie des lieux depuis le Rocher des Doms, cette fameuse falaise qui surplombait toute la région et depuis laquelle il était facile d'étudier la ville. Michel préférait généralement se balader le long des grands boulevards, qui lui permettaient de mieux réviser ses cours. Il s'entendait bien avec les autres étudiants, bien qu'ils soient souvent jaloux de l'intelligence exceptionnelle du jeune homme. Pendant les premiers mois, l'école ésotérique lui enseigna beaucoup de choses très intéressantes. Il apprit par exemple que l'être humain possédait plusieurs corps, qui étaient au nombre de sept : les corps physique, vital, astral et mental, et, à un niveau plus élevé, les corps causal, bouddhique et atmique. On lui expliqua que ceux-ci représentaient sept plans de conscience, et qu'ils s'appliquaient également aux planètes et aux étoiles. L'ensemble des ces corps sont connectés les uns aux autres et cohabitent dans chaque individu, du moins sous leur forme latente. Le corps matériel visible est le plus primitif de tous. Le corps vital permet de maintenir l'ensemble et de fournir l'énergie requise. Le corps astral est lié aux émotions, et se révèle surtout dans le monde des rêves. Le corps mental représente la pensée, et le corps causal ne se développe que lorsque la pensée est entrée au plus profond de la loi de cause à effet. Le plan bouddhique est appréhendé comme correspondant à l'état d'une personne parfaitement éveillée et le plan atmique représente le souffle de la vie, une condition que l'on retrouve lorsqu'une personne ne fait plus qu'Un avec Tout-ce-qui-est, faisant disparaître tout aspect individuel. Cette théorie était passionnante, mais n'était étayée par aucun exemple pratique. Un jour, l'étudiant acharné de première année se rendit à la Place de l'horloge aux alentours de cinq heures du matin afin de faire ses exercices. Le parc était encore d'une propreté impeccable à cette heure avancée de la journée, et il n'y avait personne à la ronde pour venir le perturber. Une fois qu'il eu terminé ses exercices, de bonne humeur, il marcha dans les rues et avait franchi les limites de la ville lorsqu'il croisa plusieurs voitures remplies de soldats. C'était là une escale bien singulière, car un certain nombre d'hommes robustes commencèrent à remplacer leurs chevaux fatigués par de nouvelles montures en toute hâte. En outre, Michel put voir, assis dans l'une des voitures, un petit homme bedonnant décoré de nombreux écussons et étroitement coincé entre deux soldats à l'air gaillard. Le bonhomme devait avoir commis un crime, compris l'étudiant. Le convoi était certainement arrivé à une heure si matinale afin de ne pas attirer l'attention. L'échange de montures et le chargement des provisions pris un certain temps, pendant lequel Michel observa le prisonnier avec fascination. Cet homme devait avoir la folie des grandeurs ; il se donnait des airs d'empereur. Puis soudain, ce fut l'agitation. Des hordes d'Avignonnais se précipitèrent de la Porte St-Lazare et se dirigèrent vers les voitures, en revendiquant leur vengeance à l'encontre du petit caporal corse . Le soldat de ville tenta de prendre le contrôle de l'émeute, mais il n'y avait manifestement pas moyen de contenir ces citoyens enragés, qui se mirent bientôt à encercler la voiture du milieu. Ils insultaient le prisonnier de tous les noms d'oiseaux qu'ils connaissaient. D'autres insurgés lui jetaient des pavés ou le menaçaient de leur épée. Quelques minutes plus tard, quelques hommes se jetèrent sur la voiture, grimpèrent à l'intérieur et commencèrent à lui arracher ses écussons d'honneur. Un officier qui était arrivé en courant réussit à calmer les esprits échauffés, à la suite de quoi les derniers chevaux furent rapidement attelés. La voiture où était assis le petit caporal parvint à s'échapper de l'assaut, après qu'un soldat ait réussit à dégager les roues de quelques fanatiques. Les autres voitures, qui avaient été épargnées par l'échauffourée, furent à même de reprendre la route sans interruption. L'étudiant était resté un bon moment au même endroit, réfléchissant aux événements. - Hey, ducon, tu vas prendre racine ou quoi ? s'entendit-il soudain invectiver par un ouvrier. - N'avez-vous pas vu l'émeute qui vient d'avoir lieu à l'instant ? demanda Michel. - Tout ce que je vois, c'est un étranger, et on les aime pas trop par ici, et il poursuivit sa route, poussant sa barrique. C'était là la bonne vieille mentalité d'Avignon. Et l'étrange émeute (1814, suite à son détrônement, l’empereur Napoléon Bonaparte échappa à la lapidation à Avignon) se révéla n'être rien de plus qu'une hallucination. Après le premier trimestre, les enseignants ne tarissaient pas d'éloges sur le jeune de Nostredame. Très flatté, Michel était malgré tout conscient qu'il n'apprenait pas grand-chose de leur part. Son grand-père lui avait déjà enseigné tellement de choses à propos de l'astrologie qu'il était impossible pour ses professeurs de lui apprendre quoi que ce soit qu'il ne savait pas déjà. Déçu, l'étudiant ne s'attendait donc pas à ce qu'ils enrichissent davantage ses connaissances. Heureusement, il pouvait disposer d'une bibliothèque à trois étages, plus belle qu'il n'eût jamais imaginé. Il adorait passer son temps en ses murs, à étudier les textes anciens. Ses professeurs chargèrent le bibliothécaire, M. Grimbert, qui, par le fait d'une maladie encore méconnue, était toujours agité de tremblements, d'établir une liste d'ouvrages pour l'étudiant. M. Grimbert avait disposé les recueils dans une partie séparée de la bibliothèque, afin que le jeune homme puisse les consulter sans être dérangé. Michel dévora la pile de documents en très peu de temps. A part les quelques travaux rédigés par son grand-père, le seul livre qu'il avait étudié en détails était la Bible, et il était ravi de pouvoir nourrir son esprit avec d'autres lectures. Au bout du compte, il n'y avait qu'un seul manuscrit qui l'inspirait réellement : un essai d'alchimie. Cette réalité semble relever du cliché, mais rares sont ceux qui, en entendant le mot alchimie, ne se sont jamais représenté un vieux magicien à la barbe foisonnante se livrant à d'étranges expériences, dans le confinement d'un laboratoire archaïque et plein de poussière. L'ouvrage bouleversait toutes ses idées préconçues et il désirait pénétrer au plus profond du sujet. Le manuscrit en question expliquait que l'alchimie avait été introduite en Espagne par les Arabes après les Croisades, et Michel passa des journées entières à explorer la section relative à l'Espagne. Lors de ses recherches, il tomba sur un article accrocheur, composé par Artéphius au douzième siècle, et intitulé De l'art de prolonger la vie humaine. L'article espagnol était rédigé en latin, auquel il était accoutumé. Curieux, il commença à le lire. Et moi même Artéphius, j'ai eu appris tout l'art dans les livres du véritable Hermès. J'ai vu, par l'espace de ma longue existence, que d'autres cherchaient à parfaire l'alchimie, mais j'ai résolu de ne pas écrire quoi que ce soit qui puisse rendre les Lois plus accessibles à une plus vaste audience, parce que cela se révèle toujours par Dieu, ou par un maître. Il est par conséquent fort utile de lire mon livre, pourvu qu'on n'ait la cervelle trop dure, et qu'on ait un peu d'expérience. J'ai été aussi comme les autres : envieux. Je suis aujourd'hui en vie depuis l'espace de mil ans, uniquement par la grâce de Dieu Tout puissant. Cet homme est aussi vieux que Mathusalem ! songea Michel avec excitation. Il était déterminé à lire ces deux ouvrages, mais malgré tout le zèle qu'il mit dans ses recherches, il ne les trouva pas. Le recueil rédigé par Hermès n'existait probablement pas, pensa-t-il, et il se consola en dévorant tous les écrits d'alchimie qu'il pouvait se procurer. Dans l'un des ouvrages, il pu lire que le métal pouvait être changé en or grâce à l'utilisation d'un objet mystique, la fameuse Pierre Philosophale . Pendant des siècles on avait cherché cette pierre, mais personne n'a jamais pu mettre la main dessus et, au treizième siècle, la plupart des alchimistes avaient renoncé à la trouver. Un autre manuscrit disait que l'alchimie pouvait avoir des effets médicaux. Si un individu ingérait des proportions très précises de sel, de soufre et de mercure, la personne concernée verrait sa santé s'améliorer positivement. Les philosophes grecs Thalès et Aristote pensaient que la terre, l'eau, l'air et le feu constituaient les éléments de base à partir desquels il était possible de créer toute substance matérielle. Un autre essai parlait d'un cinquième élément de base : l'essence. Mais Michel en avait assez lu jusqu'à présent, et il rangea les livres. - Merci pour votre aide, M. Grimbert, à demain. Une nouvelle journée s'était écoulée, et l'étudiant harassé retourna dans sa chambre austère, dans la rue St Agricol. Après avoir cuisiné et mangé une bouillie chaude, il réfléchit de nouveau à l'œuvre d'Hermès, mais sans résultat, puis, il tourna sa pensée vers la Pierre Philosophale, mais le sommeil le pris par surprise. Cette nuit-là, tous ses désirs furent assouvis. L'esprit chercheur fut touché par quelque chose de magnifique et de puissant et, pris d'un frisson, il se dressa dans son lit. - Michel de Nostredame, je suis celui que tu cherches. Je suis Hermès, le fils de Zeus et de Maïa, la fille d'Atlas, l'un des Titans. En face de lui se tenait un être rayonnant, puissant et athlétique, coiffé d'un chapeau ailé et portant un bâton doré autour duquel s'enroulaient des serpents. Hermès poursuivit : Je dirige les trois mondes. Je suis né dans une grotte, à Arcadie. Je suis le plus rapide de tous les dieux et le dieu des voleurs. Les égyptiens m'appelaient Toth. Les Romains m'appellent Mercure. Je suis Hermès Trismégiste de la Genèse. Je suis l'Espoir des pierres, la Pierre Philosophale et la Tablette d'Emeraude . Mon frère matériel, ton destin a été fixé. Tu joueras un rôle dans la tragédie cosmique qui se produira sur terre lors du prochain millénaire. Mais pour l'instant, jusqu'à ce que la Lune parvienne à maturité, tu prendras une autre direction afin de permettre à tes connaissances latentes d'être mises en éveil par la Mort Noire. Hermès s'évapora aussi rapidement qu'il était apparu, en laissant derrière lui un vide immense. Michel, ne pouvant supporter cette rencontre surnaturelle intense, s'évanouit. Ce ne fut que l'après-midi suivant qu'il se réveilla. Il se sentait très mal, mais se leva tout de même et, en trébuchant, rassembla ses affaires de cours afin de retourner étudier. Mais il était trop tard pour se rendre à l'université et, troublé, il se rassit sur son lit. - Je me sens tellement mal en point, grommela-t-il. Avec une grande difficulté, il tenta de se remémorer le message d'Hermès, mais il lui fut impossible de l'assimiler complètement. Pendant ce temps, son père - mû par d'autres forces supérieures - se trouvait à Saint Rémy, en train de se faire du souci par rapport à la formation plus qu'abstraite qu'avait choisie son fils. Bien que l'astrologie fût devenue une science reconnue, elle ne permettait pas de faire grand chose. Il en discuta avec Reynière, qui avait tout d'abord soutenu le choix de Michel. Mais Jacques ne cessait d'insister sur le fait que cette carrière n'aurait aucun avenir, et elle finit par admettre que les désavantages de ce choix l'emportaient sur ses avantages. Ils écrivirent une lettre à leur fils, dans laquelle ils exprimèrent leurs préoccupations et suggérèrent que Michel s'oriente dans le domaine de la médecine ; après tout, ses deux grands-pères avaient été médecins. Michel reçu leur courrier le lendemain et pris connaissance de leur conseil de changer le cours de ses études. Il fut agréablement surpris et pensa à Hermès, qui lui avait annoncé ce changement d'orientation. Ainsi, la médecine est mon destin, conclut-il. Le jour suivant, il alla précautionneusement à la rencontre de ses professeurs, car il ne désirait les discréditer en aucune façon. Lors de la discussion, il s'avéra que ces derniers comprenaient les arguments de ses parents, et Michel tourna donc le dos à ses études à Avignon sans aucun ressentiment. Après un bref séjour dans sa famille, il partit pour une nouvelle université, à Montpellier. - Bienvenue, M. de Nostredame, l'accueillit aimablement la concierge à sa venue. Je vais vous emmener tout de suite à la salle de conférences, car vous êtes le dernier à arriver, et la femme replète se leva péniblement de son tabouret et lui indiqua le chemin. Ils marchèrent le long du couloir principal et bifurquèrent à l'angle, au bout du corridor. - La conférence va bientôt commencer, et elle sera donnée par Dr Hache, l'informa-t-elle. La femme l'emmena dans le fond de la salle, où elle lui indiqua une place libre vers une table située à côté d'un jeune homme aux yeux extraordinairement vifs. Le professeur Hache, contrairement à la concierge, ne pris pas la peine d'accueillir ses étudiants, et commença sa conférence sans attendre. - Il y a des milliers d'années, les premiers docteurs essayaient de soigner leurs patients en leur perçant un trou dans la tête, dit-il. François, la personne assise à côté de Michel, pointa un index contre sa tempe avec un air dédaigneux. - Plus précisément, c'est de là que provient ce geste, fit remarquer Dr Hache, qui avait relevé la mimique. Mais ce n'était pas une idée si incongrue, car, de cette façon, ils comptaient permettre aux mauvais esprits, à qui ils imputaient les causes de la maladie, de s'échapper du corps. Ce procédé était d'ailleurs qualifié de trépanation. Un étudiant de Toulouse leva la main. - Vous serez libres de poser toutes vos questions à la fin de mon cours, dit le professeur, avant de poursuivre. Plus tard, à l'époque de la Grèce antique, une personne malade se rendait à un temple et pratiquait des sacrifices sur les animaux à Esculapes, le dieu de la guérison. Par la suite, le patient buvait de l'eau curative, dans laquelle il se baignait également, et suivait ensuite un régime très strict. Le même étudiant leva la main. - Qu'est-ce-que je viens de dire ? répondit le professeur. - J'essaie seulement de faire s'échapper le mauvais esprit de mon bras, répliqua l'étudiant, essayant d'être drôle. - Sortez, s'il vous plaît ! riposta le professeur, avec une voix étonnamment stricte. L'étudiant se leva, déconfit, et quitta la pièce. - Les blagues idiotes ne sont pas tolérées dans cette salle, puis le professeur poursuivit son discours. - En 400 avant Jésus-Christ, Hippocrate, le médecin grec, pose les fondations de notre science médicale contemporaine. D'après lui, la maladie n'est pas causée par la sorcellerie, mais par la nature, et elle ne peut être soignée que par elle. à présent, ses yeux ne lâchaient plus les premières rangées, et personne n'osait plus faire le moindre bruit. - Environ deux siècles après Jésus-Christ, Claude Galien, un médecin grec lui aussi, nous apprend que le corps humain contient quatre types de fluides, ou d'humeurs : le sang, le flegme, la bile jaune et la bile noire, et qu'ils doivent tous être en équilibre les uns par rapport aux autres. Voilà pour l'introduction. à présent, vous pouvez poser vos questions, mais brièvement, je vous prie. Les étudiants hésitèrent quelques instants. - Est-ce-que les femmes ont la même quantité de sang, de flegme et de bile que les hommes ? demanda quelqu'un. - Nous n'en sommes pas tout à fait sûrs, mais lorsque ces humeurs se trouvent en déséquilibre, les hommes comme les femmes tombent malades, répondit-il. - En tout cas, ma mère vomit pas mal de bile, commenta un étudiant basque. - Alors, elle doit être malade, avança le professeur. - Pas vraiment, elle a l'air plus fringante qu'un passereau au printemps. - De toute façon, je ne peux pas établir de diagnostic à distance. Heureusement, on a fait beaucoup de progrès depuis Galien, et nous menons des recherches scientifiques en ouvrant des corps humains, entre autres. Donc, si votre mère n'habite pas trop loin… Le visage du basque blêmit brusquement à l'écoute de la suggestion apparemment sérieuse du professeur. - Vous voulez dire que vous ouvrez aussi des personnes vivantes ? demanda-t-il. - Bien sûr, mais cela n'arrive que très rarement. A la base, nous n'étudions que les cadavres et nous en dressons des croquis élaborés. Ces études nous ont permis de réaliser des avancées remarquables et également de pouvoir soigner beaucoup de gens des maladies actuelles. - Quelles méthodes appliquez-vous aujourd'hui pour soigner les maladies ? demanda Michel. - L'administration de médicaments, par exemple, que l'on réduit sous forme liquide, de poudre ou de comprimés, répondit le conférencier. Malheureusement, il y a beaucoup de charlatans, d'herboristes ou de sorciers qui se prétendent pharmaciens. Une autre méthode très efficace est la phlébotomie ou la saignée, qui permet à la maladie de s'écouler du corps : c'est là ma spécialité. La séance réservée aux questions prit fin, laissant place à la pause de l'après-midi. Après celle-ci, Dr Hache poursuivit sa conférence sans interruption jusqu'au coucher du soleil. Dans la soirée, après un dîner bon marché pris à la cafétéria, Michel et ses camarades de classe quittèrent le bâtiment universitaire pour se rendre chez eux. - Tu as envie d'une petite ballade en ville ? fut apostrophé Michel par quelqu'un qui l'avait rattrapé jusqu'à l'église Notre-Dame des Tables. C'était François Rabelais, l'étudiant aux yeux vifs qui était assis à côté de lui en classe. Cela lui parût une bonne idée, et ils marchèrent à travers la ville et devinrent rapidement amis. François se révéla être un conteur d'histoire hors-pair, avec le cœur sur la main. Partout où ils allaient, il nommait chaque chose d'une façon si sincère et inhabituelle que beaucoup auraient rougi rien qu'en l'écoutant. Le jeune rebelle n'éprouvait littéralement aucun scrupule à aborder tous les thèmes : il pouvait tout aussi bien discuter d'un sujet hérétique, que d'émotions douloureuses ou de certaines parties du corps que les gens évitaient généralement de mentionner. Lorsqu'il trouvait que Michel prenait les choses trop au sérieux, il agissait soudain comme un petit enfant ou devenait subitement obscène. François, de son côté, était fortement impressionné par l'immense quantité de connaissances de Michel. L'étudiant de Saint Rémy lui semblait être une encyclopédie ambulante. Dans un bar, Michel lui confia tout à propos de ses origines juives, de son éducation dispensée par son grand-père et, finalement, de l'interruption de ses études à Avignon. - Alors on est dans le même bateau tous les deux, dit François. - Quel bateau ? demanda son camarade, surpris. - Et bien, les Juifs et les Cathares sont les uns comme les autres considérés comme des menaces à la religion catholique. Tu es Juif, et je suis cathare. - Comment tu peux être cathare ? Les Cathares étaient les derniers gnostiques. - Ah, évidemment, sa majesté sait tout, plaisanta François. Nous autres, les vrais Chrétiens, ne pratiquons plus notre religion en public, mais en cachette. A Montpellier, nous sommes plutôt nombreux à être croyants. Mon père tient un restaurant par là-bas, et nous y donnons des réunions de temps en temps, en secret, bien sûr. Je t'emmènerai une fois, si tu veux. - Ça m'a l'air intéressant. Je serais curieux de savoir ce que vous priez. Les gnostiques avaient un raisonnement très pointu, notamment grâce à leur étude approfondie de la Bible latine. - C'est vrai, et c'est aussi la raison pour laquelle les dirigeants catholiques nous détestent autant, ajouta le cathare. - Est-ce là la seule raison pour laquelle votre religion est interdite ? - Non : nous sommes des individualistes, et nos Livres Sacrés ont directement été traduits à partir de l'évangile. Les fondations de l'église, d'un autre côté, sont basées sur le pouvoir, et leur message porte sur le péché originel. - Oh, mais les papes, les évêques et les prêtres interprètent souvent la Bible pour servir leurs propres intérêts, mais au bout du compte, on croit tous en la même chose, déclara Michel, révélant son opinion, malgré le fait que Rabelais eût jeté un doute sur ses réflexions. - Nous avons nos propres lois et nous ne croyons pas qu'un être unique ait créé le Bien d'un côté, et le Mal de l'autre, contrairement aux Catholiques. En plus, nous sommes en faveur de la liberté individuelle, de l'égalité des femmes et contre toute forme de violence. Pas eux ! - Je parlais de la Bible grecque originale, précisa Michel. Dans cet ouvrage, ces notions ne sont pas réfutées. - Hmm, peut être. Je ne suis pas aussi érudit que toi. Après le cours d'introduction à l'université de médecine, les deux amis passèrent facilement au niveau supérieur. La classe s'était alors réduite à trente étudiants et ils se préparaient aujourd'hui à passer leur première expérience pratique. Professeur Hache se tenait sur sa plateforme et se tordait les mains d'anticipation. - Messieurs, nous commençons toujours la deuxième année avec une démonstration pratique de saignée. Je pratiquerai moi-même l'opération, sur une personne qui a été déclarée souffrante d'une maladie incurable. Ne vous inquiétez pas, la Mort Noire n'est pas invitée ici. - Qu'est-ce-que la Mort Noire ? demanda Michel pointument. - C'est ainsi que l'on surnomme la peste, mon cher ami, mais veuillez ne plus m'interrompre. J'espère qu'aucun d'entre vous ne compte s'évanouir, car vous aller assister à une effusion de sang particulièrement impressionnante. Moi, je m'y suis habitué. Ses collègues apportèrent une femme d'un teint jaunâtre inquiétant et qui était attachée à une chaise, ses liens lui permettant de rester en position assise malgré sa fatigue. La patiente ne parvenait plus à regarder devant elle et ses regards se promenaient dans toutes les directions. A part cela, il ne restait plus grand-chose de la personne qu'elle avait dû être, et elle laissait échapper des sons incontrôlés. Il s'agissait là d'un cas poignant, et la salle commença à être prise d'une certaine agitation. - Je comprends que vous ressentiez une certaine compassion pour elle, et vous devez certainement me considérer comme un sans-cœur, dit le professeur. Mais cette expérience est réalisée pour le progrès de la science, et cette fin justifie les moyens. De plus, je vous assure que cette femme recevra une certaine compensation financière. Le tyran se rapprocha de son cobaye et reprit son cours là où il l'avait interrompu. - Il existe deux manières de pratiquer une saignée. La première consiste à opérer une incision dans un vaisseau sanguin, et il désigna un point approprié sur l'avant-bras de la patiente. Le second procédé consiste à appliquer des sangsues. Il extirpa un certain nombre de bêtes noires de sa poche et montra quelques spécimens à ses étudiants. - Aujourd'hui, je me limiterai à vous faire la démonstration de la première méthode. De toute façon, ces petites créatures sont déjà rassasiées. Pour la première technique, le patient doit tenir un bâton dans sa main et le serrer bien fort. Ce geste permet aux veines de gonfler et d'accélérer le processus de la phlébotomie. Malheureusement, cette femme est trop faible pour serrer le poing, et nous devrons donc inciser plus profondément, puis il sortit une lancette de sa mallette de médecin. - Y aurait-il un volontaire pour m'assister ? demanda-t-il. Personne ne se risqua à répondre, il désigna donc quelqu'un. - Monsieur de Nostredame, seriez-vous assez aimable ? L'étudiant, obéissant, se leva et le rejoignit. - Faites une incision ici, dans le sens de la longueur, lui intima le professeur en lui tendant la lame. - Est-ce-que je ne suis pas censé me laver les mains avant ? demanda Michel. - Vous laver les mains ? Pour quelle raison ? Si vous avez peur de le faire, je le ferai moi-même. - Monsieur, intervint courageusement François, ce que mon camarade de classe veut dire, c'est que si le moine, du genre grassouillet, ne travaille pas la terre, alors le fermier ne gardera pas la terre. De même, le médecin n'endoctrine ni ne prêche le monde, et l'homme de guerre ne guérit pas les malades, vous comprenez ? Hache ne semblait pas comprendre un seul mot de tout ce discours. - Hmm, bien, esquiva-t-il, et il pratiqua vicieusement une profonde incision dans l'avant-bras lui-même. Comme prévu, une certaine quantité de sang jaillit, qu'il recueillit habilement dans un bol en verre. Michel le laissa poursuivre et retourna à sa place. Après avoir étanché la blessure, la femme servit encore de modèle pour que le professeur puisse présenter ses artères, en expliquant qu'elles devaient toujours être évitées. La patiente fut ensuite transportée hors de la salle. En concluant l'expérience pratique, le professeur jeta un regard satisfait autour de la pièce et demanda si ses étudiants pouvaient spéculer quant à l'avenir de la médecine. Michel fut le premier à lever la main. - Ah, notre élève curieux mais pas téméraire, allez-y, le taquina Hache. - Dans l'avenir, j'imagine des gens utilisant des organes corporels, proposa l'étudiant. - Moi qui pensais que vous étiez quelqu'un de sérieux. - Mais je le suis. - Apparemment pas, contesta le professeur. - Je m'efforce de l'être, insista Michel. - Personne n'est intéressé par ce genre d'âneries sans consistance. - Il est évident que je ne peux vous apporter de preuves scientifiques, Monsieur, mais vous nous demandiez de spéculer, non ? - Très bien, ça suffit. Gardez vos inepties pour vous désormais, lança le professeur, vexé. Après les cours, Michel demanda à François ce qu'il voulait dire en racontant son histoire de moine grassouillet. - Oh, pas grand-chose à vrai dire. J'essayais simplement de tester les capacités de réflexion de cet ogre, dit-il avec nonchalance. - Ça alors, ce que tu peux être méchant ! - Oh, ça oui, répondit Rabelais en riant, sans montrer le moindre embarras. Puis ils rentrèrent chez eux en discutant des bienfaits de l'hygiène. Un soir, les deux amis étaient invités à déguster un plat de moules au restaurant du père de François. L'endroit était rempli par des confrères croyants qui discutaient avec ferveur les uns avec les autres. Plus tard, ils réciteraient des prières dans la pièce du fond, et l'étudiant juif avait été invité à les rejoindre. En attendant, François lui confiait qu'il était très occupé par la traduction de lettres médicales depuis l'italien. - C'est plutôt ambitieux, dit Michel. - Et ce n'est pas tout. Je rédige également mon roman initiatique : Les Horribles et Espouvantables Faict et Prouesses du très renommé Pantagruel. - Titre impressionnant. Un peu longuet, toutefois, opina son ami. - Je l'intitulerai peut être seulement Pantagruel, alors. Mais, pour changer de sujet, es-tu le genre de personne qui se livre à l'autosatisfaction ? - Je te demande pardon ? - Est-ce-que tu te masturbes ? Le jeune de Nostredame jeta subrepticement un œil autour de lui afin de voir si personne n'écoutait. - Là, tu vas vraiment trop loin, François. Cela ne te regarde pas, lui répondit-il fâché. - Calme-toi, je cherchais seulement à te préparer à la leçon mystique à laquelle tu vas bientôt assister. - Mais de quoi tu parles ? demanda Michel, déconcerté. - Eh bien, ce qui va suivre ne se limitera pas à la prière, mais on présentera aussi des pensées gnostiques et des notions sacrées, et cette fois, le sujet va porter sur la sexualité. Ils furent interrompus par le bruit produit par la petite troupe bigarrée qui se déplaçait dans la pièce du fond. Apparemment, le rassemblement allait bientôt avoir lieu et les deux jeunes hommes suivirent les autres dans la salle privée, où chacun prenait place sur des tapis épais. Après une brève prière, un volontaire se leva afin de faire son sermon et sortit une pile de documents. - Ce soir, je vous entretiendrai sur la coupe d'Hermès, annonça-t-il. Sapristi ! s'exclama Michel en son for intérieur : le fils de Zeus et de Maia, le messager des dieux. L'homme présenta une image mystifiée du corps humain afin d'illustrer les propos qu'il allait développer. A la tête étaient dessinés deux coupes symboliques remplies à ras-bord, et, à partir du sacrum, un couple de serpents se hissaient tout autour de la colonne vertébrale jusqu'aux ailes déployées figurant au sommet du cœur. - Comme chacun le sait, les anciennes écritures nous enseignent à prendre grand soin de nos capacités sexuelles. Mais alors pourquoi est-ce-que l'on nous apprend à se comporter avec chasteté depuis tant d'années ? La réponse à cette question est très différente avec ce que l'église tente de nous inculquer, en nous maintenant dans l'illusion. Allez-y, enfantez donc, prônent-ils. C'est facile d'obtenir de nouvelles recrues au sein de sa propre progéniture. Avides de pouvoir, les dirigeants de l'église ont occulté et déformé l'Evangile afin de maintenir la véritable raison dans le secret. Les anciennes écritures disent simplement : Ne perd point ta semence, ce qui signifie, en d'autres mots : veille bien à ce que celle-ci ne s'égare jamais, même pendant l'acte d'amour. Michel regarda François avec étonnement. C'était donc à ceci que ce sacré mariole faisait allusion. - Le but sacré de la Gnose est l'édification de l'individu, poursuivit le zélateur, et le retour de l'âme à la nature divine. Cette figure illustre la transmutation sexuelle de l'Ens-Seminis (le sperma). Cette notion délicate n'est enseignée qu'au sein des écoles d'introduction mystique, comme celle qui se trouve à Montpellier. Cette théorie fut notamment inculquée aux Pharaons de l'ancienne Egypte. La technique édictée requiert la plus grande maîtrise des capacités sexuelles lors de l'acte d'amour entre l'homme et la femme. En particulier pour l'homme. Si, durant l'union entre deux âmes, la semence est retenue, on peut obtenir une étincelle divine, laquelle peut être comparée à une véritable ignition. Ignatius, en Latin, d'où provient le mot gnose . L'étincelle est obtenue par l'induction des organes sexuels mâle et femelle et produit un pouvoir surnaturel, qui parcourt la colonne vertébrale ; ce qui est illustré par les deux serpents lovés. L'énergie renaissante passe par ces deux canaux et atteint donc le sommet de ce que l'on appelle le caducée de Mercure, et de là, elle conduit au déploiement des ailes spirituelles. L'énergie, ou Kundalini, peut encore s'élever davantage, jusqu'aux coupes d'Hermès, mais seulement si l'union repose sur un amour véritable. Si c'est le cas, alors les coupes se remplissent progressivement. Lorsqu'elles sont pleines, elles débordent et l'énergie coule doucement le long de la surface jusqu'au cœur. C'est en reproduisant par sept fois ce procédé que l'homme se trouvera en épanouissement total. L'homme ôta l'illustration. - A présent, je vous demanderai à tous de vous lever. Tous les fidèles se dressèrent et commencèrent à réciter les prières traditionnelles. François les accompagnait avec une grande ferveur. Finalement, après avoir contemplé quinze mystères religieux, la cérémonie prit fin et l'on servit le thé. A la fin de la soirée, les deux étudiants se firent part de leurs impressions dans la salle désertée. - J'ai cru que tu étais encore tombé dans l'obscénité tout à l'heure, avant la cérémonie, s'excusa Michel, mais j'ai vraiment été fasciné par ce qu'ils ont dit. - Je savais que tu trouverais ça fascinant, répondit François. - Pour sûr, ça l'était, mais ça présente tout de même la vie comme une punition. - Les fruits peuvent être cueillis au cours de l'existence, et si l'on applique cette technique correctement, on peut développer des pouvoirs extraordinaires. La Nature est là pour nous écouter. - Tu veux dire que je peux parler aux chevaux ? demanda l'invité avec désinvolture. - Par exemple. - Tu es sérieux, ou tu te moques de moi ? - Non, je suis sérieux ; la Mer Rouge s'est bien ouverte pour Moïse, non ? déclara Rabelais. - Alors tout le monde devrait mettre cette technique en œuvre sans tarder. - Non, il ne vaut mieux pas. Rares sont ceux qui sont purs, et les mauvaises intentions peuvent créer pas mal de dégâts. Ceux-ci, on les appelle les Frères noirs. Prend-garde à eux ! Michel prit un peu de temps pour assimiler cette information. - Est-ce que ceux qui appliquent cette technique conçoivent toujours des enfants? demanda-t-il alors. - Ce sont toujours les cigognes qui les apportent. - Oh, super, les bonnes vieilles âneries sont de retour, et, levant les yeux au ciel, Michel se leva pour partir. - Non, excuse-moi, je vais répondre sérieusement. Les mortels ordinaires ont des enfants en nombre suffisant pour préserver notre population. Du reste, les enfants très précoces sont souvent conçus par des initiés. - Je suppose que tout ceci repose sur la supériorité de la luxure, raisonna son invité. - En effet, il était une fois une femme nommée Eve qui a mangé le fruit défendu, et depuis, l'homme a été banni du Paradis. Aujourd'hui, nous devons déplacer des montagnes pour réparer son erreur. - Le fruit défendu ? - Le fruit défendu est le symbole du sperme masculin, expliqua François, en buvant sa dernière tasse de thé. Mais, dis-moi, pour finir, ça t'arrive de te manuéliser de temps en temps, non ? Son ami remua la tête d'un air las et sortit de la pièce. Il était décidemment incorrigible, ce Rabelais… Après plusieurs années de bachotage intensif, Michel obtint finalement la permission de s'établir en tant que médecin. A dix-neuf ans, il n'avait pas encore tout à fait terminé ses études, mais il désirait vraiment partir aider les victimes de la peste dans son pays. Au plus profond de son esprit, il nourrissait toujours l'idée que la Mort Noire éveillerait l'être profond qui sommeillait en lui, comme le lui avait révélé Hermès. Le jeune médecin consulta François à propos de sa décision. Ce dernier, qui regrettait ce choix, convint cependant avec son ami qu'il était prêt à se mettre à l'ouvrage. - Et comment on va t'appeler ? demanda François. - Docteur de Nostredame, tout simplement. - Tu sais que les scientifiques enjolivent leur nom en y apposant un suffixe latin, non ? - Oui, mais… Michel hésita, ne désirant pas paraître vaniteux. - Tu sais, c'est important de faire bonne impression. Que penses-tu de Nostradamus ? - Oh, ça sonne très bien ! s'exclama son ami en riant, adhérant à l'idée. Quelques jours plus tard, les deux acolytes se firent leurs adieux et se promirent de rester en contact. Michel retourna à la maison de ses parents, de sorte que, depuis Saint Remy, il puisse faire profiter la région de ses connaissances. Ses parents étaient ravis du retour de leur fils, et son père lui proposa spontanément de loger dans le grenier du grand-père. - Ne devrais-tu pas en parler à Julien avant ? le mit en garde Reynière. - Julien ne monte là-haut que pour étudier, mais Michel, lui, va ramener un salaire, rétorqua-t-il. - Tu es tout simplement en train de marcher sur les pieds de ce gamin, protesta-t-elle. - D'accord, je vais lui demander son avis. Julien, qui utilisait le grenier pour réviser ses cours de droit, ne voyait pas d'inconvénient à laisser la place à son frère aîné, en l'occurrence, et il retourna dans son ancienne chambre en remportant tous ses livres. La présence de son grand frère lui était d'ailleurs très bénéfique, car il pouvait maintenant l'aider à traduire des textes. Tout tournait donc pour le mieux. Michel était ravi de revoir sa famille ; sa dernière visite remontait à une année, et il observait leur petit train-train rassurant avec un esprit désormais élargi. Ses petits frères étaient devenus des gaillards robustes et s'apprêtaient à quitter le foyer pour aller découvrir le vaste monde. Bertrand voulait devenir charpentier. La plupart des travaux de menuiserie de la maison avaient été réalisés par ses soins. Il ne voulait surtout pas devenir notaire, comme son père, parce que son front s'était déformé à force de s'épuiser les méninges, comme il le claironnait. Leur père avait effectivement un front bizarre, au sommet haut et très en saillie. Ses mains, au contraire, était exceptionnellement bien dessinées. En outre, Jacques était devenu un peu vieux-jeu ; il ne pouvait pas réfléchir à quoi que ce soit sans prendre en compte le moindre détail. Sa femme était davantage à l'écoute de ses intuitions. Michel remarqua pour la première fois à quel point sa mère était une femme séduisante. Elle était très élégante et avait des yeux superbes au regard chaleureux, ainsi que des cheveux bruns brillants, qu'elle avait l'habitude d'attacher. Elle accordait malheureusement trop facilement sa confiance aux étrangers : plus d'une fois, on leur avait dérobé de l'argent en sa présence. Jacques, d'un autre côté, avait la sagesse de se montrer très suspicieux à cet égard, de sorte que le couple était particulièrement bien équilibré. Ses autres frères, Hector et Antoine, ignoraient encore ce qu'ils allaient faire plus tard. Ah, je sais : je vais faire un peu de matzo, lança Reynière avec désinvolture en réaction aux lourds projets d'avenir. Tu viens m'aider, Michel ? Tu pourras me raconter ce que tu as fait à Montpellier pendant ce temps là, et le jeune médecin, serviable, suivit sa mère. Dans la cuisine, ils mélangèrent de l'eau avec de la farine. - Alors, dis-moi, lui demanda-elle, et son fils commença à tout lui raconter sur sa vie d'étudiant. - Oups ! Il faut que j'aille attiser le feu au fond du jardin, l'interrompit-elle. Vas-y, commence à malaxer la pâte, je reviens tout de suite. Quelques minutes plus tard, elle était de retour, toute couverte de suie, et Michel repris sa narration, comme si de rien n'était. Un certain nombre d'histoires estudiantines plus tard, et l'odeur du pain azyme remplissait toute la maison. A table, son père coupa le matzo croustillant et ils célébrèrent ainsi le retour de leur fils et sa réussite. - Pourrais-tu rendre visite à une de mes connaissances, qui est malade ? demanda Jacques à la fin du repas. - C'est le travail du chirurgien de la ville, non ? s'enquit Michel. - Oui, mais je n'ai pas vraiment confiance en lui. La santé de M. Delblonde est en train de péricliter de jour en jour. - Très bien, j'irais jeter un coup d'œil, promis son fils. - Ah, à propos, la municipalité d'Arles recherche un médecin, se souvint brusquement Reynière. Tu devrais aller postuler. - Je le ferai, Maman, merci pour le tuyau. Le jour suivant, il se rendit chez M. Delblonde, qui était médicalement suivi par le Dr Villain depuis un certain temps. Ce chirurgien soignait les blessures, guérissait les tuméfactions, pratiquait les phlébotomies, arrachait les dents, préparait des remèdes à base de plantes et se chargeait même de couper même les cheveux et de raser la barbe de ses pratiques. Son patient de longue date avait eu la malchance de ne pas remplir toutes les conditions requises pour bénéficier des traitements gratuits. Sa maladie avait traîné des mois et des mois, et il avait été dans l'obligation de vendre le seul héritage familial en sa possession, une armoire en bois d'origine, afin de pouvoir payer ses factures. Seules les personnes qui étaient totalement dépourvues avaient le droit de bénéficier de services gratuits, dont les frais étaient assurés par la municipalité. Les soupçons de Michel furent confirmés dès qu'il pénétra dans la pièce ; le Dr Villain était effectivement de la vieille école. M. Delblonde était totalement anéanti à cause de la prise de laxatifs et de ses nombreuses fonticules. Le patient était allongé dans son lit avec sa sœur qui se tenait à ses côtés ; il était apparemment dans un état critique. Nostradamus se présenta et le vieil homme sembla le reconnaître. A moitié délirant, il commença à parler du bon vieux temps, mais sa sœur l'interrompit promptement. - Ne perdons pas de temps, docteur, dit-elle, puis elle ajouta que l'état de son frère avait empiré depuis les incisions, qui avaient causé des infections sur sa peau. C'est par ce procédé que le Dr Villain avait tenté d'évacuer un excédent d'humeur. Michel examina le patient et proposa son diagnostic. - Je ne pense pas que les causes de la maladie soient graves, mais le traitement médical l'est. Si vous désirez que votre frère reste en vie, il faudra refermer ces incisions et se débarrasser de toutes ces boissons purgatives, insista-t-il. Abattue, sa sœur prit conscience qu'il était temps de changer le traitement et accepta. Michel retira aussitôt les tubes de fer de la douzaine de fonticules de nettoya les plaies avec de l'eau. - Donnez également à votre frère des fruits et des légumes frais chaque jour, recommanda le docteur en quittant les lieux. Je reviendrai dès qu'il se sentira mieux. A la mairie, ils furent furieux dès qu'ils eurent vent de cette pratique illégale. Ils demandèrent à la police d'arrêter ce charlatan, mais il leur montra ses papiers, qui attestaient sa qualification de médecin et lui donnaient le droit de soigner tout patient résidant en France. Les membres du conseil municipal ne décoléraient pas pour autant et revendiquaient qu'il n'y avait de place que pour un seul chirurgien à Saint Remy, mais Nostradamus campa sur sa position et ils ne purent pas lui faire changer d'avis. En l'espace d'une semaine, M. Delblonde commença à reprendre des forces et le médecin controversé lui suggéra de se mettre à faire un peu de marche. Le patient suivit ses conseils et fit le tour de la ville pour la première fois depuis des mois. Sa santé s'améliorait à présent à pas de géant et chaque habitant de la ville fut le témoin de cette guérison miraculeuse. Le chirurgien de la ville ainsi que les membres du conseil étaient couverts de ridicule et Michel put s'établir en tant que médecin. Après quelques jours, les malades commencèrent à frapper à la porte du docteur de Nostredame et le prodigieux médecin les soigna tous, avec d'excellents résultats. Après quelque temps et après que le docteur Villain ait fait d'autres grosses bévues, Michel fut nommé nouveau médecin officiel de Saint Remy. La cérémonie de prestation de serments venait à peine d'avoir lieu lorsqu'une importante épidémie de peste explosa soudain en Camargue. Le conseil du département annonça qu'il y avait des milliers de victimes dans la région et le tout nouveau chirurgien devait à présent faire face à un nouveau défi. La peste était une maladie extrêmement contagieuse, et si un membre de votre famille venait à être atteint, alors il était inévitable que le même destin vous attende. En l'espace de deux à six jours, vous pouviez être mort et enterré. La peste faisait également des victimes parmi les chiens, les chats, les poules et même les chevaux. Mais le jeune médecin était résistant et était persuadé qu'il était immunisé. Par chance, Saint Remy n'avait pas encore été touché par l'épidémie. Cependant, le village voisin, Sainte Doffe, n'avait pas été épargné, et la vie publique avait été radicalement interrompue. Les cadavres pourrissaient dans les rues ou avaient été jetés dans des tombes creusées à la hâte par leurs proches effondrés. L'odeur insoutenable de la chair putréfiée emplissait l'air, et les gens brûlaient des morceaux de bois odorants afin de la dissiper. De nombreux villageois avaient expulsé les membres de leur famille hors de leur foyer pour tenter de leur sauver la vie. Michel rendit visite à ses premiers patients victimes de la peste dans ce village ravagé par l'épidémie et fut amené à un enfant mortellement atteint, dans une cabane de glaise. Le petit garçon crachait du sang et avait le corps couvert d'énormes tâches noires et de bubons aussi gros que des œufs. Sa mère arrosait le sol de vinaigre afin de rafraîchir l'air. Le courageux docteur examina l'enfant, malgré le fait qu'il n'y avait véritablement plus grand-chose à faire. Aucun remède n'avait encore été découvert pour cette maladie. A l'université, on leur conseillait d'opérer une saignée, mais Michel se refusait catégoriquement à ce genre de pratique primitive. Dans le simple but de redonner quelque espoir à la famille, il plaça un bout d'ase fétide autour du cou du petit ; plante qui était utilisée lors des rites d'exorcisme. Il consigna les symptômes de cette maladie extrêmement contagieuse et partit sans avoir été capable de faire quoi que ce soit d'utile. Durant les jours qui suivirent, le médecin rendit visite à de nombreuses victimes de la peste, lesquelles cherchaient avant tout à trouver refuge et accéder à la paix spirituelle auprès de Dieu. Partout où il se rendait, il rencontrait quelque prêtre inquiet qui recueillait les confessions et promettait au patient une place dans l'au-delà. L'aide médicale n'arrivait malheureusement qu'au deuxième plan. Michel prenait plus que jamais conscience que l'ignorance était un péché capital. Toutefois, l'abondance de la superstition, l'excès de pouvoir et l'ignorance l'encouragèrent à tenter de découvrir les causes de la maladie en faisant appel à sa raison, et à y trouver une solution. Il distingua deux types de pestes : celle qui provoquait l'apparition de bubons sur la surface du corps et celle qui affectait les poumons. Après avoir examiné les symptômes de la maladie, il pouvait remarquer l'importance de l'hygiène, que la religion juive avait inscrite parmi ses traditions pendant des siècles. Un cas intéressant, qui s'était déroulé à Milan, confirma ses découvertes. L'archevêque avait donné l'ordre de murer les trois premières maisons qui avaient été attaquées par la peste, avec les habitants à l'intérieur. Par conséquent, la ville de Milan fut protégée d'une propagation de&nb sp;l'épidémie. Cette façon brutale de gérer le problème avait démontré que la contagion se propageait de manière invisible. Nostradamus commença à imposer la quarantaine à ses nouveaux patients, pendant laquelle aucun citoyen en bonne santé n'avait le droit d'être en contact avec les malades, à qui l'on procurait toujours de la nourriture et de l'eau. Cette méthode commença à aboutir à des résultats satisfaisants. Le chercheur pensa également que la maladie pouvait être propagée par l'air, et il se mit à distribuer des masques à la population du village voisin, qui n'avait pas encore été atteint par l'épidémie. Les habitants furent épargnés par la maladie et c'est alors que Michel commença à suspecter l'existence d'une bactérie. Il recommanda donc à tous de prendre des bains chauds une fois par semaine, s'ils en avaient la possibilité, et de laver leurs mains avec du savon avant chaque repas. Il les poussa également à se laver les dents régulièrement avec de la racine de réglisse, par exemple, de se rincer la bouche avec de l'eau de miel ou du vin de vinaigre, de couper leurs ongles ainsi que leurs cheveux, leurs moustaches et leur barbe, qu'ils devaient également laver. Ils devaient aussi changer leurs vêtements et les laver soigneusement à l'eau chaude ou bouillante, de préférence. En dépit de la novation dont il faisait preuve dans ses travaux, son œuvre ne constituait qu'un grain de sable dans cette lutte désespérée, jusqu'à ce que ce que le Pape Clément VII eût vent de l'acharné combattant de la peste et l'invite dans ses quartiers privés, à Avignon. Le pontife lui demanda comment il pouvait procéder pour se protéger d'une éventuelle épidémie de peste à venir, et Michel lui conseilla au moins de se retirer dans sa résidence. Lorsque, un mois plus tard, la peste fit rage à proximité du lieu de retraite du chef religieux, ce dernier passa plusieurs semaines dans la solitude. L'isolation lui permit de rester en vie, et Nostradamus commença à acquérir une certaine réputation. L'épidémie, cependant, continuait de sévir dans le pays et sema la mort dans toute l'Europe. Elle frappa surtout dans les régions surpeuplées. Des armées entières de soldats bien entraînés et robustes succombèrent après quelques jours de propagation, et les guerres locales furent perdues avant même d'avoir été menées. Les charlatans tentèrent de profiter de l'état de panique et firent rapidement fortune. Le jeune médecin travaillait jour et nuit et soignait des milliers de personnes. Quatre ans plus tard, une fois que la peste eût assouvi sa fureur, Nostradamus retourna à Montpellier pour terminer ses études. François avait alors obtenu son diplôme et, à la grande surprise de son camarade, avait quitté la France. La concierge lui expliqua que de strictes mesures avaient été prises à l'encontre des réformés, des humanistes et de tous les dissidents. Les scientifiques à la langue bien pendue n'étaient même plus les bienvenus dans le pays. Malgré cela, François avait eu la chance d'être engagé comme médecin par le vice-roi de Piedmont. Michel se remit à étudier, mais il dut faire face à une certaine dose d'incompréhension de la part de ses anciens professeurs, qui n'adhéraient pas à ses idées progressistes. Ses connaissances théoriques et pratiques étaient toutefois si impressionnantes que ces derniers ne purent lui refuser le titre de médecin, qu'il obtint un an plus tard. Le médecin peu conventionnel dispensa des cours dans son université pendant quelque temps, mais ses méthodes de traitement finirent par provoquer une trop grande consternation. Le directeur en chef pris les choses en main : le coupable fut admonesté et quitta donc l'université. Essayé, pas pu, Michel retourna chez lui, à Saint Remy, et décida de reprendre sa pratique. chapitre 3 Nostradamus predictions |